La grande évasion

La Rage / Et à la fin nous serions tous heureux
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© Martin Argyroglo

Le spectacle « La Rage » parle bien en deçà du nom que Maëlle Faucheur et David Costé lui ont affublé – car ces deux-là déconstruisent finement (à l’image des structuralistes qu’ils apprécient) le fantasme social et filmique de la prison, l’étudiant au plateau avec un biais plus intime et morcelé. 

La Compagnie Le Dahu croise deux points de vue hétérogènes dans « La Rage » : celui de la compagnie, qui est intervenue pendant plusieurs années en milieu carcéral – avec autant de recul face à la prison que de difficulté à la comprendre de l’intérieur –, et celui d’un ancien détenu qui en connaît les mécanismes, pour s’y être plié de force pendant trois ans (on ne peut « changer […] les règles du jeu en prison », affirme-t-il). Maëlle Faucheur et David Costé évoquent cette rencontre entre deux mondes que tout sépare : un comédien (accompagné par une danseuse et une violoncelliste) discute librement de tout et de rien avec l’ex-détenu. De ses problèmes (si bien qu’on croirait presque à de l’égotisme au début du spectacle) avant de basculer vers Foucault et Deleuze, tandis que l’ancien prisonnier raconte pêle-mêle des histoires sur sa famille et sa vie à Fleury-Mérogis. Une complicité indéniable se noue entre les deux hommes : le détenu réveille le souvenir du grand frère chez le comédien et des envies ludiques et enfantines de se déguiser et se maquiller les animent…

Le plateau devient alors l’espace pur de la liberté : une micro-utopie où le dire et le faire se complètent voire s’harmonisent par-delà la distance socioculturelle qui écartèle les deux figures ; un espace fugitif qui écarte volontairement toute tentative sociologique ou déterministe sur la prison. La Compagnie Le Dahu sait l’endroit d’où elle parle ainsi que celui d’où l’autre provient : elle construit son spectacle à l’intérieur de cette distance. Dans « La Rage », le plateau n’existe que dans sa différence avec la prison : il n’y a pas de « règles du jeu », on y fait tout ce qu’on veut. Le ridicule devient poétique, c’est dire (dommage que ce poétique sombre très souvent dans les images pathos danse-musique). Seul un élément fait exception : tous deux – et les microcosmes dont ils se chargent chacun – restent traversés du monde autour : débâcles et manipulations politiques, qu’elles soient documentaires (les nouvelles à la radio et à la télé) ou décalées (le « pain de campagne Sarkozy »), les atteignent pareillement. Les deux enclaves, bien qu’opposées, partagent donc au moins un a priori social ; le reste du partage est distillé dans le spectacle.

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