Festival de caves : Rester dans la caverne

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Lorsqu’on pénétre dans l’une des caves du festival, la température baisse, le silence exacerbe les sons, tandis que l’obscurité et l’étroitesse des lieux, conjuguées à l’impression d’y entrer par effraction, aiguisent les sens et déclenchent une attention absolue. On se laisse envahir par une aura de mystère troglodyte, et, dans le recueillement des lieux souterrains, on attend les créations théâtrales avec une joie de clandestin.

Le festival de caves nous réjouit  parce qu’il est une métaphore de la création elle-même : qu’est-ce que créer sinon inventer, dans le secret de (ses) sous-sols, des alvéoles pleines de possibles, des formes, des mondes, des voix ? Les créations théâtrales, conçues pour le festival, retournant la contrainte du lieu en ressort dramatique, donnent l’impression exaltante que des formes bouillent sous nos pieds : ces matrices de pierre deviennent des viviers en sommeil, n’attendant pas la surface pour capter la lumière, diffusant la leur, d’une nature bien particulière, intime et spectrale. La proximité extrême avec le/les comédiens, la petite jauge, participent de cette sensation de conciliabule profane.

Pour sa treizième édition cette année, le festival continue d’affirmer une liberté totale, laissant toutes possibilités dramaturgiques, esthétiques aux artistes, se contentant de mettre en lieux et en liens les comédiens et metteurs en scène. Chaque année, la troupe habituelle renouvelle ses combinaisons, et de nouvelles caves apparaissent, mises à disposition par des particuliers pour l’occasion. Des créations proposées, on retiendra particulièrement « La méduse démocratique », rencontre autour d’une table avec un Robespierre toujours aussi intransigeant et enfiévré, autoritaire mais pédagogue, réfléchissant à son articulation toute personnelle entre terreur et vertu. L’incorruptible commente l’actualité contemporaine avec un œil acerbe, se lamente avec ironie du défaitisme de la France. L’interprétation intense de Damien Houssier, son air grave, les modulations subtiles de sa voix, donnent chair au personnage, qui cristallise des questions historiques irrésolues. Dans un tout autre genre, la création « Comme je suis un terrain vague » transforme la cave en un inquiétant terrier, dans lequel un insecte loquace explore ses états d’âme, entrecoupant son récit de cigarettes et d’accords de basse. La comédienne Anaïs Marty, à la voix ambiguë, entre deux âges, entre deux sexes, incarne cette métamorphose, dont rend compte une très belle scénographie, oppressante à souhait : comme étouffée sous ses propres membranes, vastes pans de plastiques noirs occupant tout l’espace, la créature larvaire kafkaïenne se tord et se débat, tente d’accoucher d’elle-même dans ce qui évoque déjà une cavité utérine.

La création « Deux mots », quant à elle, ouvre le sac d’une jeune femme pour en faire l’inventaire : à mi-chemin entre Prévert et Ponge, le texte de Philippe Dorin prend le parti des choses, déroulant le monde qu’elles enveloppent, lui reprochant parfois son manque de répondant, de sens. On rit jaune, car le désespoir affleure en permanence. Interprété avec une fragilité sensible par la comédienne Anne-Laure Sanchez, le monologue de cette jeune femme raconte finalement le secours des mots et des choses lorsqu’on ne trouve nulle part sa place : dans un désarroi poétique, on se dit qu’il faut peut-être mieux, lorsqu’on sort dans la rue sans direction véritable, faire du surplace et parler aux poteaux. Le sac se vide, le dénument et l’émotion progressent. Le festival de caves mérite son galvanisant succès et les très beaux jours qu’il a devant lui : il a en effet essaimé dans les villes de France (Bordeaux, Strasbourg, Nantes) et d’Europe.

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