Dear Life

Le théâtre taïwanais nous raconte des histoires

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« Dear Life » DR

C’est une idée périlleuse que de vouloir adapter au plateau les nouvelles d’Alice Munro, vénérable auteure canadienne, tant son écriture semble prendre sa puissance dans l’intime et le presque rien. Et il fallait bien le talent et l’innocence du metteur en scène taïwanais Wang Chia-Ming pour permettre au silence de prendre chair et aux forêts nord-américaines de s’emplir soudainement d’une moiteur extrême-orientale.

Alice Munro, virtuose de la short story taillée à vif, saisit les destins en plein vol au moment où les vents hostiles les plaquent au sol pour briser un rêve et les envoyer sommairement au tapis. Ce sont ces instants de malaise que l’auteure, désormais prix Nobel, épingle, comme des arrêts sur image où les mots, rares et justes, captent l’essentiel. « Dear life » – traduit étrangement en français par « Rien que la vie » – dissèque des êtres tourmentés, observés à la manière d’un entomologiste. C’est un scalpel plongé dans leurs blessures intimes qui débusque leurs secrets et laisse vibrer leurs émotions avec subtilité. Ce sont surtout des femmes que l’on rencontre. On les voit faire un pas de côté, rompre le train-train du quotidien, briser leurs entraves – domestiques, conjugales ou professionnelles – et transgresser les conventions en exauçant des désirs qu’elles croyaient chimériques. Cette liberté se paie cher. Elles sont renvoyées à la case « désenchantement », après avoir été trahies ou abandonnées par les hommes qu’elles croisent le temps d’une aventure éphémère. Leur point commun ? La perte : la perte d’un enfant ou d’un proche, mais aussi de la mémoire, de la virginité, de l’innocence, de la beauté, des illusions ou des repères.

Lui, Wang Chia-Ming, transpose pour la scène ces histoires de femmes dont les destins vont se nouer, dont les vies vont soudain basculer à la suite d’un hasard, d’une envie pressante ou d’un mensonge anodin. On les voit alors s’éclipser à tout jamais ou, parfois, se résigner à rentrer à la maison. Ce qu’elles emportent avec elles, ce qu’elles gardent, c’est le goût de l’inconnu. Et ce qu’il nous reste, spectateurs attentifs de ce théâtre du monde, c’est une légèreté, due à la bonhomie des acteurs taïwanais qui n’enlève rien à la densité du propos. Sur scène, tous se débattent joyeusement avec ces microrenversements, les blessures, les secrets, et tissent un fil d’intrigues impossibles à résumer parce qu’elles ne cessent de bifurquer. La partie de ping-pong inaugurale qui accompagne l’installation du public présage l’inéluctable coup raté, celui qui renverse le score et entraîne vers la défaite. Même si, après tout, tout ça reste du jeu.

Le spectateur français peut penser à la saga « Saïgon » proposée par Caroline Guiela Nguyen ces derniers temps, mais ce périple-là n’a rien de télévisuel et ne sombre pas dans la facilité. Le metteur en scène, membre du Shakespeare’s Wild Sisters Group (SWSG), travaille sur cette distanciation du temps et parvient à se détacher des nouvelles éponymes en gardant respect et admiration. Il modèle la petite lumière des lointains, fragile et vacillante, celle qui attire les héroïnes vers un ailleurs parfois illusoire, parfois rédempteur, comme « un sursis qui illumine l’air entier ». Il tente, cherche et réussit le tour de force de créer des moments d’intimité dans le gigantisme de la salle du théâtre national de Taipei. Il parvient à s’approprier ces moments de vie sans les rendre universels (tarte à la crème). Car ce qui est remarquable dans cette création, c’est que l’ensemble reste indubitablement taïwanais (dans l’esthétique colorée et tranchée, dans le jeu appuyé et généreux). Voilà une adaptation qu’il serait judicieux d’accueillir sur nos scènes européennes, car elle démontre qu’en gardant les codes culturels propres à un pays et en n’essayant pas de s’approprier ceux de l’universel contemporain le théâtre de partout peut être apprécié par tous.

 

 

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