Dream City : Movida Médina

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Dream City, bouillonnant festival d’art pluridisciplinaire, né du désir des artistes Selma et Sofiane Ouissi et de l’association l’Art Rue de créer des œuvres vivantes dans la médina de Tunis avec ses habitants mêmes, avait, en cette édition 2019, des allures de volcan autant que de sismographe ; tous les deux ans depuis 2007, au cœur de ce quartier historique mais délaissé, le festival impulse un courant de vie et de créativité en invitant des artistes à mener in situ des projets artistiques.

Pendant treize jours, les propositions foisonnent (performances, installations, danse, théâtre, cinéma, concerts), nichées dans les plis labyrinthiques de la Médina, transformant ses anciennes casernes de police, écoles coraniques, jardins, toits en autant de surfaces pour créer. Plus urgents que les contours d’une « citée rêvée », ce sont ceux de la brutalité du réel – « international » comme tunisien – que les œuvres dépeignaient : la convergence des multiples créations vers le même souci de lucidité était manifeste. Parmi les lignes de force du festival, on pouvait en effet sentir le besoin ardent d’exprimer les impasses d’un certain présent, et la gravité sombre qui en résulte. Les œuvres les plus puissantes étaient celles qui, sans recours à aucun discours, aucune béquille explicative, semblaient avoir puisé leur raison d’être au cœur des passions et rages de Tunis.

Ainsi, si les performances de Ben Fury (« Crossover ») et de Serge-Aimé Coulibaly (« iMédine ») – deux variations sur les rapports de la jeunesse et de la ville – se détachaient comme deux temps forts du festival, c’est pour cette continuité organique entre les lieux et les hommes qu’elles orchestraient – les danseurs épousant littéralement les murs, les toits, les fontaines et même les sépultures de la ville – et plus encore pour l’impression qu’elles donnaient d’avoir été faites avec la présence brute des êtres, avec ce que leurs corps charrient de nervosité et de retenue heurtée. Les deux créations dansées livraient des présences – d’une intensité silencieuse et soucieuse – plus que des propos, et il était fascinant, à quelques heures d’intervalle, de les faire entrer en écho, de voir dans l’obscurité sépulcrale de l’une et dans la clarté conquérante de l’autre les deux versants d’une jeunesse tunisienne. Tandis que les danseurs de « Ben Fury » semblaient s’agripper au moindre de leurs tremblements, comme autant de rituels par lesquels rechercher du sacré ou se maintenir vivants, ceux d’« iMédine » irradiaient d’une vitalité presque en excès, débordant d’une énergie se cherchant des objets, des surfaces – l’énergie, peut-être, d’une jeunesse tunisienne dans un pays qui ne lui offre pas assez de perspectives.

Cette souffrance latente, on l’a aussi perçue dans les œuvres du plasticien Malek Gnaoui, qui poursuivait un travail déjà entamé lors des précédentes éditions de Dream City sur la disparition des archives de la Prison du 9 avril 1938 (tristement connue pour ses arrestations arbitraires et sa violence extrême). Dans une ancienne imprimerie, l’installation 0904 proposait des « carnets », sortes de journaux intimes de détenus, reconstitués par l’artiste sur la base de récits d’anciens prisonniers (de droit commun comme politiques), qu’il prolongeait par des fictions. Des vidéos lancinantes, sur la répétition des mêmes actes, sur les tentatives individuelles de salut, s’ajoutaient à cette élaboration plastique de l’existence carcérale. La force de cette installation réside dans son silence, dans ce pacte avec l’oubli que Malek Gnaoui ne remet pas en cause, assumant de ne pouvoir, pour sauver la mémoire, que procéder par puzzle, s’insinuer dans le souvenir par l’imagination plutôt que par la reconstitution.

L’émotion la plus forte, la plus déroutante, est venue d’une proposition radicale, celle de l’artiste libanaise Tania El Khoury et de son installation sonore interactive « Gardens Speak ». Dans l’obscurité d’un ancien entrepôt du patrimoine transformé en tombeau, le spectateur était invité à s’approcher d’un jardin de terre abritant des tombes – à l’image des jardins syriens dans lesquels ont été enterrés, à proximité des vivants, nombre de martyrs de la guerre. Dans un silence absolu, vêtus de capes blanches, les participants, devenus eux-mêmes des fantômes, sont invités à creuser la terre, afin de se rapprocher de la voix porteuse de récit – à s’allonger sur la tombe, face à la stèle, pour écouter. Éprouvante autant que nécessaire, l’installation de la plasticienne propose une intimité avec la mort, une confrontation sans médiation à la disparition, dont le mérite (ou la limite) est de donner à percevoir, au travers de matériaux sensibles (terre, texture, son, lumière, froid) une expérience métaphysique par excellence, celle de la mort. Les témoignages de martyrs syriens n’en restent que mieux gravés dans nos mémoires, tant l’investissement physique du spectateur, loin d’être gratuitement immersif, semble donner corps à ce qui n’en a plus, et se proposer comme réceptacle vivant pour l’âme de ces derniers. On en ressort bouleversé et chancelant. Mais immédiatement remis en selle par le dédale vitaliste de la Médina, par la profusion créative et l’énergie communicative que Dream City lui insuffle.

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