© Karla Kracht

Faut-il aimer le théâtre pour se lever aux aurores un dimanche matin et prendre un train pour Reims, se dit la critique baillant et ensommeillée dans le TGV qui la mène pour un passage express d’une journée à l’édition 2019 du festival Reims scènes d’Europe. Une journée marathon avec au programme deux spectacles, une table ronde et une sortie de résidence en ce dimanche 3 février, et qui permettra de rencontrer la création française avec Ferdinand Barbet, la création allemande avec la compagnie florschütz & dönhert, et la création espagnole avec Karla Kracht et Andrès Beladiez.

Premier arrêt de la journée au Cellier, lieu culturel rémois qui abrite à l’année spectacles et expositions temporaires, qui prêtait ce jour sa salle à un spectacle jeune public tout droit venu d’Allemagne : « Ombres électriques ». Sur scène, une machine farfelue qui turbine sans discontinuer, tandis que deux comédiens mécanos essayent de maîtriser la bête. Conçue pour les petits, la représentation peine à captiver les parents. Les jeux d’ombre que l’on attendait se font rare avant la fin du spectacle, et s’ils sont réussis, il n’en reste pas moins une grosse demi-heure un peu bancale. Les plus petits, à l’âge où l’on est stimulé par les différentes formes des objets, ressortent, eux, contents. Nous, adultes, ressortons un peu déçu que « Ombres électriques » n’ait pas su rassembler enfants et grands.

A peine la représentation achevée qu’il est temps de courir dans les murs de la Comédie de Reims où se tient l’un des deux temps fort de la journée organisée autour du numérique : une table ronde sur l’usage du numérique et des réseaux sociaux chez la jeune génération. Elen Riot, enseignante-chercheuse à l’université de Reims Champagne-Ardennes, anime cette rencontre entre chercheurs et enseignants spécialisés dans les pratiques numériques, organisée dans le cadre du programme Digital Natives. Partant des essais de Sherry Turkle (« The Second Self », 1984, « Simulation and Its Discontent », 2009,) et de Jacqueline Ryan Vickery (« Worried About the Wrong Things », 2017), toutes deux chercheuses au MIT, les intervenants évoque les changements dans l’usage du web, passant d’un web aux pratiques amateurs à un web aux pratiques marchandes, mais aussi les différences entre la nouvelle génération, élevée au numérique, et les générations plus anciennes, qui ont connu un temps sans ordinateur personnel. Si Jacqueline Ryan Vickery est citée s’inquiétant de vivre une époque où le robotique remplace les relations familières et familiales, un jeune développeur de jeux vidéos intervient dans la salle pour rappeler que nombre de jeunes passionnés par les jeux deviennent ainsi très doués en mathématiques et en programmation grâce à leur pratique vidéoludique. Chacun autour de la table s’accorde à dire que la représentation faite dans les séries, notamment policières, des jeunes et de leur utilisation d’internet créé une panique morale chez les plus âgés, nuançant les propos de Sherry Turkle qui, en 2009, voyait le numérique d’un bien plus mauvais œil que dans son essai de 1984.

En miroir à cette table ronde, Ferdinand Barbet présentait en fin de journée à l’Atelier de la Comédie une création d’un texte de Jordan Tannahill, « Concord Floral », montée avec un groupe de lycéens amateurs. Créée en parallèle à Reims, Cluj, Cologne, Thessalonique et Vienne, « Concord Floral » aborde de front l’usage des réseaux sociaux par les jeunes et le harcèlement scolaire. On ne peut que saluer le travail des dix adolescents, dont certains feraient rougir de honte certains professionnels, tant leur fraîcheur et leur enthousiasme emporte l’adhésion. Ferdiand Barbet, dont on avait déjà beaucoup aimé « Salopards » présenté à la Comédie de Reims il y a quelques semaines, confirme quant à lui son statut de metteur en scène à suivre ces prochaines années.

Cette journée à Reims scènes d’Europe était aussi l’occasion d’une découverte, celle du travail d’Andrès Beladiez et Karla Kracht. C’est loin du centre ville, dans l’entrepôt du Jardin Parallèle, lieu dédié à la marionnette, que les deux artistes ont présenté quinze minutes de leur tout nouveau projet, « Afghanistan ». Mêlant figurines en carton et polystyrène et prises de vue en temps réel, Beladiez et Kracht entament juste leurs recherches sur la montée du fondamentalisme religieux et la guerre en Afghanistan. En tout petit comité, on s’est senti privilégié de découvrir les premiers pas d’une nouvelle création que l’on espère voir bien vite sur scène. C’est cette découverte poétique que l’on remporte avec nous, comme un trésor, et qui fait penser que oui, c’était une bonne idée de se lever aux aurores pour aller voir du théâtre.

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