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Silhouette fuselée, joues fardées de rouge, bouche serrée comme sous l’effet d’un doute, grands yeux clairs interrogateurs : Madeleine Fournier évoque tour à tour une liane toute en jambes, un clown triste, Klaus Nomi, un pantin sensible qui ferait toc-toc à des portes invisibles. La danseuse livre un solo inspiré par le pas de bourré, ce pas en trois temps qui structure la bourrée, cette danse auvergnate traditionnelle, et que la chorégraphe et interprète raconte avoir retrouvé dans la house. Du creuset de ces deux danses, et d’un jeu d’homophonie et de signification est né « Labourer », énigmatique solo qui explore aussi, dans la répétition du geste, la fatigue et la fécondité – la possibilité de faire croître. Mais les intentions et références importent peu, tant cette proposition repose toute entière dans l’hypnotique présence de son interprète, personnage lynchien pris dans l’immanence plate d’un décor à la Mondrian. Quelque chose cloche, dans le contraste entre la fragilité solitaire de ce personnage, qui chante d’énigmatiques lamento tronqués – « Je ne mange pas de votre », « On me reproche de » – et la fermeté métronomique de son pas, le rythme syncopé de ses claquettes, l’épure aplatie de son décors. Un rideau bleu, une ampoule rouge, un plateau blanc entourent la danseuse. Les couleurs sont de pures surfaces, des supports de rien. A l’opposé, la complexité inquiète et mélancolique du personnage semble faite de multiples couches. Sa solitude n’en est que plus vive. Répéter un pas, faire durer une note deviennent des actions minimales pour un corps qui n’a pas bien l’air de savoir où aller. La délicatesse est immense. Le mouvement ne fait rien au désœuvrement désarmant de ce personnage. Parfois, Madeleine Fournier apparaît autrement : en pinceau, noir et mécanique, traçant des lignes saccadées à la surface du tableau. En racine, agile et longiligne, au bout desquels auraient poussé des fruits imaginaires – ses mains gantées, véritables corps autonomes. Des rythmes de batteries, mâtinés de sons électroniques, l’accompagnent ou l’entraînent – on ne sait pas. Un film scientifique daté montre en accéléré la croissance de végétaux. Le film est d’époque, le phénomène naturel atemporel. Toute finalité – de la danse proprement dite, du film – semble avoir disparu, au profit d’un mécanisme végétal, humain. Quelque chose pousse, sans but ni cause. On pense : toute ce qui croit se répète ; ou bien: tout ce qui se répète fait croître quelque chose. On ne sait pas. Peut-être était-ce ça, ce regard clair et légèrement perdu. L’ensemble provoque un magnétisme rare.

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