Küstendorf : la République d’Emir

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Il manque juste les poules et les dindons, mais l’atmosphère de pagaille alchimique est là, renforcée par la montagne et son froid mordant, qui donnent immédiatement aux lieux du dedans ce surcroît de convivialité douillette au creux de laquelle on resterait bien des heures, à écouter les inspirations et les doutes des réalisateurs Dimitar, Piotr et Bogdan, en avalant du chou bouilli : véritable flamme dans la neige, le Küstendorf, festival international dédié au cinéma et à la musique, lancé par le charismatique patriarche hirsute Kusturica dans son village de bois (à l’origine construit comme décor pour son film « La vie est un miracle »), continue pour sa treizième année de mêler, avec le même panache de cuivre frémissant et de valise débordante, courts et longs-métrages, hommages aux anciens et célébration de la nouvelle garde, workshops, compétition en vue d’un prix en forme d’œuf, promenades glacées, brasses dans la piscine, gorgées de rakija à même la fiole, concerts et fêtes en fanfare jusqu’au petit matin. Le Küstendorf est une capsule spatio-temporelle qui brouille allègrement réalité et fiction, repères diurnes et nocturnes, crée des collusions humaines et artistiques et encourage la jeune création cinématographique : on y croise une grande quantité de réalisateurs en provenance d’Europe de l’Est, mais aussi d’Iran, de Chine, d’Israël, des Serbes de passage et des curieux emmitouflés, tous venus découvrir le village devenu, au fil du temps, non plus un simple décor mais un bouillant laboratoire enneigé du cinéma.

C’est cette convivialité d’altitude et de salles obscures que le Küstendorf met instantanément en place dans l’écrin boisé de ses cafés, qui rend les heures interstitielles plus stimulantes encore que les films proposés (inégalement convaincants) : où l’on croise une futée journaliste polonaise hitchcockienne et à côté de la plaque (« Le gars mal rasé sur la scène, c’était Emir ? »), où l’on s’entend dévoiler des projets de films sur des sommets himalayens sans nom, où l’on confesse les saturations des uns (« Mon film a gagné plus de quatorze prix, j’en peux plus ») et prête l’oreille aux tourments des autres (« C’est vraiment compliqué d’être russe et réalisateur, si t’es pas opposant on pense que Poutine te finance »). On a ainsi découvert un jeune homme de quatre-vingt-quinze ans, Purisa Djordjevic, pionnier du cinéma yougoslave dans les années 1960 auquel le festival rendait cette année hommage, et conversé, dans sa bibliothèque, avec le maître des lieux, sur les burgers, les discours effondristes, le folklorisme, et la définition d’une bonne image : « Tu vois les deux premiers plans avec tes yeux, le troisième, au fond, avec ton cerveau. »

Parmi les longs-métrages projetés cette année, on retiendra surtout « Un fils », du réalisateur tunisien Mehdi M. Barsaoui : 1 h 30 d’asphyxie complète qui mêle, avec un génie de l’équilibre, les thèmes de l’adultère, du trafic d’organes, du terrorisme et de la perte d’un enfant. La caméra organique du réalisateur tremble au rythme de l’effondrement de parents qui, à la suite d’une attaque terroriste blessant gravement leur fils, plongent dans la mécanique du cauchemar, celle par laquelle un événement n’arrive jamais seul et enraye une harmonie qu’on croyait insubmersible. Une apnée sèche qui rappelle celle d’Asghar Farhadi, et qui raconte le vertigineux pouvoir d’un instant : celui de tout changer. Un thème qu’on retrouve dans deux des plus réussis courts-métrages en compétition : dans « Third Look », une jeune femme semble étouffer dans son propre dilemme – dire ou ne pas dire ce qu’elle a vu, ou supposé, le temps d’une fraction de seconde, dans un bus pour Tel Aviv ? En l’occurrence, la tentative d’un homme de commettre sur elle un attouchement sexuel, pressentiment qui lui permet d’y échapper, mais que n’aura pas une autre victime. Même réflexion sur l’instant décisif dans « Sunday » : un jour d’été paisible, au bord d’un lac, un petit garçon en colère contre sa famille fait mine de se noyer. Vertige du renversement. Force était de constater, parmi les courts-métrages, la récurrence d’une certaine gravité mâtinée de sérieux : quantité de films mutiques et douloureux, option naturaliste/gros plans sur des mains burinées, peuplés de personnages crucifiés par leur peine. Seuls deux films roumains injectaient un peu de causticité à l’ensemble (peut-être parce que, lorsqu’on est de la patrie du toucheur de fond Cioran, il ne reste plus qu’à rire).

Les allées et venues dans les salles obscures, les émotions et les conversations renouvelées se déclinaient sous l’œil bienveillant d’un immense chat en bois : celui que le jury, le soir de l’inauguration, prit soin de repeindre en blanc, comme le veut la coutume conjuratoire. Kusturica, regard enfantin et esprit aux aguets derrière son cigare, veille. Son brin de mégalomanie formidable a initié, après le « village de bois », le « village de pierre » : Andricgrad, à quelques kilomètres de Küstendorf, de l’autre côté de la frontière, en Bosnie, le village qui célèbre l’écrivain nobélisé Ivo Andric, accueille manifestations culturelles et expositions d’art, et s’imbibe progressivement de l’esprit de fête de son voisin serbe.

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