Michou © Woytek Konarzewski

Assis sur son fauteuil face à l’entrée du cabaret, l’Homme bleu Michou est fatigué. A 87 ans, il ne semble tenir que pour l’accueil de son public et le maintient de sa légende. Une légende tenace qui résonne chaque soir depuis 1956 comme le cri d’élégance d’un homme qui pris peine toute sa vie de refuser le réel.

Un refus symbole de toute une démarche. Un geste qui fait du cabaret cet endroit de permission dans l’antre duquel seuls les oripeaux du vrai n’ont jamais eu droit d’entrer. Et quelle prouesse ! Chaque nuit encore, les anciens murs de chez « Madame Untel » font de la rue des Martyrs la caisse de résonance d’une musique du déni qui permet à la nuit de toujours prendre un bout de terrain sur la ritournelle sordide des jours qui se lèvent. Un lieu d’histoire donc, pour une musique intemporelle : celle d’un combat qui ne sera jamais gagné.

Car malgré l’approche du siècle, Michou n’a rien changé. Pourquoi d’ailleurs modifierait-il les codes d’une recette dont l’absurdité semble toujours nous approcher de la vérité ? Sur le minuscule plateau du cabaret se suivent une à une les performances des Michettes de toujours et de celles d’aujourd’hui, qui tour à tour incarnent Dalida, Michael Jackson, Michèle Torr et d’autres encore. Un ancrage musical mainstream qui permet à tous d’absorber sans broncher les désirs de liberté de chacun, et permet au spectateur d’entrer sans cette conscience qui empêche sur les terres d’une capitale du sens bien plus importante qu’il n’y paraît. Au fil des numéros, chacun voit ce qu’il souhaite entendre, bien sûr, mais emporter avec soi le souvenir d’un instant d’échappée personnelle serait l’acte de mauvaise foi de ceux qui se refusent aux bras du vrai. Que dire sinon d’un tel geste ? En tout lieu et de tout temps le travestissement fut a minima l’acte de refus des habitants de l’impossible, et vouloir lui donner suite dans un temps dont ces lignes ne peuvent suffire à dépeindre l’antipathie qui l’habite ne peut être accueilli comme l’ersatz éclopé de la société du divertissement dans lequel il s’inscrit par ailleurs. Un geste conscient donc, et peut-être même politique à le reconsidérer dans l’histoire de son fondateur.

Parce qu’il y a la mythologie Michou. L’homme aux trois bouteilles de champagne par jour, habillé depuis 60 ans de ses lunettes Pierre Marly et arrivé à Paris encore mineur pour fuir des usines dans lesquelles il collait des semelles. Une histoire des années 50 dont on rêve encore tant elle semble improbable aujourd’hui, mais il faut oublier les costumes Courrège et les photo datées de la légende permanentée aux bras de Rosy Varte. A la fin du tout ne reste qu’à voir la poésie de cet homme, Spaggiari du music-hall qui aura su imposer à coup de bleu et de « Quelle belle soirée ! » l’idée forte d’un monde sans concession que seules les forces des réels de chacun contribuent à structurer. Un monde pas loin de s’éteindre et dont il faut profiter tant qu’il est encore temps, puisqu’en dehors des souvenirs qu’il nous laissera et des rires que nous ne cesserons d’entendre, il n’est pas sûur que l’avenir soit en mesure d’écouter son message. Pas sûr, sauf à faire du personnage des rues de Montmartre une icône religieuse, seul endroit ou ce que nous fûmes reste par delà le temps de la mort, auquel cas peut-être mangerons nous demain des hosties toutes bleues… Youpi !

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