Na Lagâat : touchez s’il vous plaît !

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© Yair Meyuchas

Face à la mer, sur l’ancien port de Jaffa, ce Tel Aviv historique devenu quartier arabo-hipster de la ville, une façade tout à fait insignifiante s’érige, sur laquelle on peut lire : « Na Lagâat » (« S’il vous plait, touchez »). A quoi ? Aux gens, aux choses, utilisez vos mains car c’est tout ce qu’il vous reste quand vous êtes atteint du syndrome d’Usher.

Perdre la parole, l’ouïe, puis progressivement, la vue : voilà Usher. Si ce scénario semble presque impossible à n’importe qui en possession de ses moyens, il a interpellé la metteuse en scène Rina Fadwa qui, accompagnée d’Adina Tal et Eran Gur, montent une troupe de non-voyants / mal entendants en 1999. Suite au succès de leur première création « La Lumière s’entend en zig zag », ils établissent le centre Na Lagâat en 2007.

Depuis, c’est huit créations qui ont vu le jour sur la scène du centre à travers les émotions de 18 comédiens. Au-delà d’être la seule au monde à proposer des spectacles pensés et interprétés par des personnes ainsi handicapées, cette scène abrite également un centre de formation pour tout public et un black-out restaurant (restaurant entièrement dans le noir) où tous les serveurs sont non-voyants.

Permettre à des personnes atteintes d’un handicap de s’exprimer sur scène et d’en faire leur métier est un réel challenge au vu des difficultés que cela implique. « Cela prend environ 8 mois pour finaliser une création quand il en faudrait à peine trois avec une troupe sans handicap », nous dit Oren Itzhaki. « C’est long et cher, chaque membre de l’équipe fait l’objet d’une prise en charge au niveau des transports, les pièces doivent être écrites en braille parfois, et tout prend plus de temps que dans un schéma classique quand on prend la traduction en compte. C’est aussi extrêmement cher, nous recevons des aides publiques mais nous avons failli fermer à plusieurs reprises, c’est donc les dons qui nous permettent de survivre. »

Malgré les difficultés auxquelles un tel lieu doit faire face, Nalagaat a lancé cette année un festival multi-arts appelé « Groundbreaking stage festival », au regard de son caractère tout à fait exceptionnel. Pendant plus d’une semaine, le centre a proposé une série de performances visant, tant par le fond que par la forme, à éveiller un public voyant-entendant au monde du handicap à travers l’art. Ainsi, les spectateurs ont pu assister à des concerts dans le noir : rock psychédélique (Kutiman orchestra) ou musique classique (Missa Criola). Mais également à des expériences théâtrales plus rares comme « Touching sounds with Beethoven », une pièce relatant la portion de vie du compositeur durant laquelle il perdit l‘ouïe et où la cymatique vint en renfort, permettant ainsi au public de sentir la musique à travers ses fréquences plutôt que de l’entendre.  Si la musique peut s’entendre et s’apprécier sans le son, cela est également possible pour la poésie qui se déclame sur la scène de Nalagaat en langue des signes surtitrée ou simplement à interpréter de façon très individuelle.

Si sur certaines créations quelques comédiens sont en pleine possession de leurs moyens, ils font figure d’exception puisque là-bas, les autres, c’est eux. Du rôle principal au figurant, tous les membres de Nalagaat jouent et créent avec leur handicap. Cela donne vie à des créations tantôt classiques où le sujet porte malgré tout sur des problématiques liées au handicap comme « Les enfants adoptés de Dieu », tantôt à des objets tout à fait uniques en leur genre où chaque comédien est accompagné d’un « traducteur » comme dans « Pas par le pain seul ». Dans cette désormais célèbre création du centre, la pâte réellement pétrie (pour de vrai !) sous les mains des comédiens et les yeux des spectateurs, symbolise le besoin universel d’un foyer, d’une appartenance, quelles que soient nos caractéristiques.

Quand des centaines de théâtres dans le monde font « l’effort » d’inclure un public aussi large que possible en rendant leurs créations accessibles à tous, n’est-il pas censé être le miroir de notre société ? Apprécier une performance quand on est handicapé, oui, quid d’en faire partie ? Si les représentations du centre ne feront sûrement pas l’objet d’une critique dans « Le Monde », elles ont le mérite de nous rappeler que le théâtre est avant tout un lieu d’inclusion et d’expression, quelle qu’en soit la forme.

© Maxim Rider

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