Lettre à Agnès Sourdillon

Chère Agnès Sourdillon,

Il est une tradition en France qui veut qu’on désigne une actrice par « Mademoiselle » tout au long de sa vie. Comme si pour toujours elle restait jeune fille. Comme si le temps n’avait pas d’emprise sur elle. Comme si la contrepartie d’être au service des mots, des visions et des désirs des autres, c’était de n’être l’objet de personne. Insaisissable. Les actrices n’appartiennent à personne.

C’est l’an 2000. L’euphorie n’est pas manifeste dans la cour de mon lycée pour autant. Vue aérienne de nos pieds sur le béton. Dans le silence, l’un d’entre nous ose une parole de réconfort :

« Virginie Ledoyen… »

Soupirs et acquiescement général.

« Laetitia Casta », renchérit un autre.

Même approbation, visages qui s’illuminent. Et chacun de soumettre à l’aval du groupe le nom d’une figure publique, habitante des couvertures et des songes dont la simple évocation embellit la journée maussade. L’image qui me vient, c’est celle de cette femme à la chevelure rousse, toute blanche, suspendue en l’air et que j’ai vue s’entretenir avec le diable de sa voix de nougatine, la veille au théâtre de Sartrouville. Elle jouait Marguerite, mais j’avais relu plusieurs fois son nom sur la feuille de salle :

« Agnès Sourdillon…

– Qui ça ? »

Ce jour-là, l’image d’Agnès Sourdillon n’appartenait qu’à moi. Le fait que son nom n’évoque rien à mes camarades la rendait encore plus précieuse à mes yeux. Corps céleste rare, astre chevelu. Elle m’avait fait l’impression d’une comète. Impression retrouvée lorsque je l’ai vue repasser, d’une constellation à l’autre, de Molière à Novarina.

Longtemps j’ai cru posséder quelque chose d’Agnès Sourdillon. Jusqu’à ce que, douze ans après Marguerite, je vous rencontre dans les loges d’un théâtre. Déambulant dans les couloirs, vous attendiez votre entrée en scène.

« Bonsoir, mademoiselle Sourdillon. »

Sourire de comète. Réponse de nougatine.

Ce soir-là j’ai compris. Les actrices n’appartiennent à personne.

Bien à vous, Mademoiselle.

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