Lettre à Coquelin cadet

Cher Coquelin cadet, cher ami,

Car oui, si les stoïciens ont raison, si tout sentiment ne prend naissance et racine qu’en soi, alors, sans besoin de nous être jamais rencontrés, soyons amis.

Tout ce que je sais de vous me ravit. Vous êtes né en 1848, vous vous prénommez Ernest, vous avez un frère, Constant, aîné de quatre ans. Vous êtes tous deux fous de théâtre : lui entre à la Comédie-Française, vous au Conservatoire. Vous en sortez premier prix de comédie, le rejoignez au Français, vous avez quoi ? Vingt ans. Lui devient Coquelin aîné, vous Coquelin cadet. En 1870, vous défendez Paris, pendant la Commune, vous jouez Molière. Vous ne quitterez jamais le Français, sinon – un temps – pour jouer Labiche aux Variétés. Dans les années 1870, vous fréquentez le Chat noir, ses poètes, ses musiciens, vous écrivez dans les satiriques, « Gil Blas », « Le Tintamarre ». Drôle, vous l’êtes : la notice du catalogue du Salon des arts incohérents, en 1884, dit : « Coquelin (cadet) de la Comédie-Française, très rigolo ! »

En déclamant la poésie cinglée de Charles Cros « Le Hareng saur », vous inventez le « monologue ». Oh, le théâtre classique en comptait. Mais dans les cabarets, nul n’était encore comme vous monté sur scène en déclamant : « Je vous le demande, là, entre nous, qu’est-ce que ça a d’amusant, un monsieur qui arrive dans un habit noir, avec des gants blancs, et qui, après vous avoir salué, se met à causer de ceci, de cela, de la situation politique, de sa femme, de sa belle-mère et vous débite mille choses qui ne concernent que lui seul ? » Alphonse Allais, Feydeau en écriront rien que pour vous.

Oui, vous avez inventé un genre : le « one-man-show ». Bravo.

C’est le pourquoi de cette lettre, admirative, que je vous écris, sur les conseils d’Alphonse Allais, décédé tout comme vous voici plus d’un siècle. Mais qu’importe. Continuez. Et merci.

En amitié

 

 

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