La Flûte enchantée

Non fiat lux

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Est-ce que l’opéra est en train d’ouater le talent des plus grands metteurs en scène ? Nous savions déjà qu’il volait au théâtre les meilleurs d’entre eux, mais, une fois confortablement installés dans ses filets dorés, les créateurs ont du mal à revenir à l’âpreté des planches et y perdent même parfois un peu de leur âme. Qui trop crée mal étreint ? Après de nombreuses tergiversations intérieures suite à cette flûte plus problématique qu’enchantée mise en scène par Romeo Castellucci à La Monnaie de Bruxelles, peut-être faut-il en conclure que c’est cette dénonciation qu’il a voulu incarner en dévoyant la lumière au profit de la nuit. En choisissant d’imposer à nos yeux circonspects une esthétique lourde et en nous refusant la moindre image forte, il frustre les attentes que fait naître son nom sur un programme. Voilà donc, Romeo, tu nous montres dans le premier acte toute la charge et les codes ampoulés du baroque, sans décalage. À peine ce quatrième mur de gaze et cette courte scène introductive où la lumière est définitivement brisée nous permettent-ils de reconnaître ta main derrière l’étalage de stuc. Et puis ce deuxième acte où le beige un peu sali d’un espace sans destination a remplacé le blanc laqué. Les passages récités, écrits pour l’occasion, sont une respiration et une échappatoire bienvenues pour les cerveaux friands de tes prodigieux coups d’éclat. Choisir le clan de la nuit, c’est donc proposer des scènes surexposées, à grand renfort de plumes et de perruques, comme grillées par cette lumière qui éblouit plus qu’elle ne révèle. C’est aussi transformer cette reine de la nuit en Clytemnestre (allégorie des plus flatteuses, car on le sait bien, il s’agit de la figure tragique fétiche du metteur en scène), mater dolorosa, qui se réfugie dans les ténèbres, lieu de la matrice où tout est encore en gestation. On retiendra la fraîcheur du lait maternel combustible à néon et la confrontation charnelle des grands brûlés et des aveugles, eux aussi trahis par la lumière. On gardera surtout l’excitation joyeuse et communicative de la direction musicale d’Antonello Manacorda, qui par son attention à chacun donne une place aux chanteurs uniformisés dans la monochromie générale et tous dédoublés dans le premier acte, construit en symétrie orthogonale, meringue chantilly version Lido. La négation des interprètes comme la négation a priori de toute narration ne surprendra pas les fidèles du maître italien, mais pour pouvoir le suivre dans cette nouvelle initiation à la nuit, il a peut-être manqué cette violence pure qui peut naître seulement quand toute nécessité disparaît. Il est cette fois-ci plus intrigant de plonger dans le cahier de bord de la création proposée par La Monnaie, et de chercher l’image manquante, celle qui naît du montage, celle qui donne, qui pose de nouvelles questions sur une œuvre déjà tant commentée.

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