La Meute

© Suzanne O’neill

Une femme se présente à la porte d’une maison d’hôtes au milieu de la nuit. Qui est-elle ? Qu’est-ce qui l’amène loin de Montréal, dans ce coin reculé de la province ? On comprend, à travers des monologues d’une violence inouïe, que c’est la peur qui l’a poussée sur les routes. Mais son escale dans cette petite maison de campagne ne semble pas fortuite.

Dans la pénombre, la silhouette de Christine-Anne Toupin vêtue d’un long trench beige plonge la salle dans une atmosphère de film noir. La scénographie glaciale et les stroboscopes sont là pour en rajouter une couche. La protagoniste entre dans le foyer d’une vielle dame et de son neveu comme Marion Crane est accueillie au motel des Bates : un étrange sentiment de malaise plane dans l’air. Malheureusement, on se demande si ce ressenti n’est pas plus du à des faiblesses de mise en scène qu’à une réelle intention artistique. Christine-Anne Toupin, qui porte ici son propre texte, semble avoir bien du mal à se détacher de son oeuvre. La comédienne évolue sur une autre longueur d’onde que ses partenaires de jeu, comme en décalage, survolant l’action avec ses yeux d’auteure. Face à elle, Guillaume Cyr est pourtant d’une impressionnante solidité, imposant une présence habitée qui crée une complicité immédiate avec le public. Mais les dialogues sont extrêmement bavards et l’action procède péniblement sans que l’on comprenne vraiment ce qui se joue entre les personnages.

Il faut attendre la seconde moitié du spectacle pour qu’enfin la situation bascule et qu’il se passe quelque chose de vrai entre la scène et la salle. On assiste à une scène d’humiliation à peine supportable, nous faisant comprendre que la meute, c’est peut-être nous, cette bande de voyeurs suspendue à un spectacle de souffrance. Mais le texte, qui ne cesse d’osciller entre pointes humour et vulgarité fabriquée finit par épuiser. La mise en scène de Marc Beaupré tente éperdument de construire une dramaturgie autour d’un texte insaisissable mélangeant causerie ordinaire, monologues interminables et silences trop lourds de sens. Mais le défi le plus périlleux de cette proposition reste sans doute de réussir à faire tenir la tension tragique à un seul petit objet, ridiculeusement petit à l’échelle d’une salle de théâtre : un téléphone portable. L’engin de malheur limite les déplacements, restreint l’espace et la liberté de mouvement des comédiens. Le théâtre peut-il et doit-il vraiment se faire le miroir réaliste et matériel de nos vies numérisées ? L’ensemble manque cruellement de subtilité.

Le dénouement de ce thriller maladroit est victime de ces multiples faiblesses. Les dialogues s’éternisent en explications superflues, les trois comédiens se retrouvent figés autour d’un écran de téléphone et la justesse se perd dans le dramatique larmoyant. Finalement, on se sera trompés sur toute la ligne : la meute ce n’est pas nous et le personnage malsain de la femme en cavale n’est pas le méchant de l’histoire. Le texte de Christine-Anne Toupin, qui malgré ses lourdeurs avait eu le mérite d’aviver notre imagination, se révèle d’une consensualité fade et décevante.

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