Nyotaimori

© Valérie Remise

Sarah Berthiaume, retenez ce nom. Écrivaine et dramaturge québécoise, elle crée comme elle respire et ses textes sont déjà traduits et montés en Europe et dans le Canada anglophone. En ce début d’année 2018, elle présente son tout dernier texte en co-mise en scène avec Sébastien David sur la scène du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui transformée en quadri-frontale pour l’occasion.

Nyotaimori est une fable douce-amère sur la condition des travailleurs à l’heure de la mondialisation et de la numérisation sans limite. Mais son génie réside en ce qu’elle réussit à faire le lien entre la culture du surbooking à la sauce libérale et la dégustation de sushis sur le corps d’une femme nue. On évitera ici d’en tailler le pitch tant la dramaturgie est éclatée et l’écriture riche de folies et de mises en abyme. De l’univers « start-up » qui permet aux employés de travailler assis dans un sofa 60 heures par semaine au statut de travailleur autonome qui fait sauter toute frontière entre vie professionnelle et vie personnelle, on se demande si « le progrès » ne fera pas notre perte. Pour gagner sa vie, un ouvrier d’usine Toyota passe ses journées à caresser des carrosseries d’une main gantée afin d’en repérer les moindres aspérités tandis qu’à l’autre bout du monde, au Texas, un jeune homme désoeuvré espère remporter les clés d’une Toyota rutilante en gardant sa bouche collée sur l’aileron arrière d’une voiture dans un concours d’endurance improbable.

Nyotaimori c’est tout ça à la fois, tous ces destins vides de sens, toutes ces heures que nous passons à produire du rien, à ne servir à rien, à ne nourrir personne. C’est l’absurdité de la production de richesse sans réalisation de l’homme à travers la tâche. L’écriture de Sarah Berthiaume nous fait voyager dans les détails d’un quotidien que l’on ne connaît que trop bien avant de nous aspirer dans une quatrième dimension inattendue et agréablement rafraîchissante. La parole se fait lyrique et l’onirique prend le pas sur le raisonnable. La mise en scène dépouillée ultra-contemporaine se révèle d’une intelligence remarquable, puisant dans le talent des comédiens (Christine Beaulieu est absolument excellente) pour faire décoller les spectateurs de leurs chaises et atteindre une catharsis jouissive et réjouissante.

Cette nouvelle production de la compagnie La Bataille est à l’image du théâtre québécois d’aujourd’hui comme on l’aime : investi, ouvert et brillant.

  • 22
  •  
  •  
  •  
  •  

D'autres articles par