Œdipe sans complexe

Œdipe roi
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Il faut avant tout souligner qu’en choisissant de proposer une nouvelle mise en scène d’« Œdipe », Philippe Soltermann avait un point de vue à défendre. Et découvrir des angles pertinents neufs sur des textes majeurs et/mais rabâchés est un plaisir de spectateur dont il ne faut pas se priver.

D’abord, choisir la traduction vulgarisée de l’helléniste vaudois André Bonnard annonce immédiatement la couleur ; ici Sophocle sait se rendre proche, et sa langue nous parvient avec limpidité. Tout l’intérêt de cette adaptation réside précisément dans le dessin ciselé de ce chef d’État comme nous en fréquentons dans les cours du pouvoir depuis quelques années : jeune, sûr de son charisme et de son intelligence politique, maîtrisant à merveille les codes de la communication, s’adressant à son peuple avec une stature que lui octroie sa fonction. Et c’est justement l’illusion de la maîtrise absolue et sa soif de connaissance malgré tout qui mènent à sa perte, au fil de cette enquête inéluctable, ce Sarko-Macron incarné avec panache par David Casada (la révélation du spectacle).

Si le reste de la distribution est bancal, Œdipe se taille la part du lion et obsède autant qu’il fascine. L’acteur soigne ses effets, ne lésine pas sur les adresses au public (oui, nous, peuple de Thèbes, sommes aux premières loges de la terrible machine tragique) et révèle ainsi un homme finalement assez commun, qui partage avec tous hubris et faiblesses, rendant ainsi sa malédiction d’autant plus vertigineuse. « Nous sommes tous Œdipe », avait affirmé Freud.

La scénographie, grande toile noire percée de triangles évoquant les moucharabiehs orientaux, permet secrets à demi-vue et jeux de lumière appuyés qui, secondés par la fumée ou les rails de projecteurs, plongent sans mesure dans une ambiance très concert de rock des années 1980. Le chœur ne dévie pas de cette ligne esthétique kitsch et dark, et c’est Sandor accompagnée de Jérémie Duciel qui compose et interprète les interrogations du coryphée (difficile de ne pas penser à Bertrand Cantat incandescent dans la version de Wajdi Mouawad). Si l’ensemble de la proposition n’est pas totalement abouti, reste un parti pris dramaturgique fort qui offre une lecture juste, décalée et contemporaine.

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