Poésie gymnique

L'Oiseau-Lignes
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Foin de la virtuosité ! Les théâtres ne s’autorisent l’acrobatie qu’à la condition de voir celle-ci renier son essence. Aussi la nouvelle création de la trapéziste Chloé Moglia se donne-t-elle beaucoup de mal pour draper sa physicalité dans le jeu d’esprit et la poésie. Mais ici, le tissu laisse saillir les biceps ; là, on devine une tension abdominale.

Rythmé par un environnement sonore aux évolutions tantôt circulaires, tantôt fractales, cet « Oiseau-Lignes » dévoile une construction ternaire articulant énigme, fresque calcaire et traversée suspendue. Devinette d’abord, de la bouche, mutine, d’un garçonnet dont la physionomie a été rapidement brossée à la craie : « Qu’y a-t-il de commun entre marcher, tisser, observer, chanter, raconter une histoire, dessiner et écrire ? » La question reprend, en fait, les mots de l’anthropologue britannique Tim Ingold, l’une des inspirations de l’artiste.

Dessins, ensuite, sur une paroi qui semble d’ardoise : à la fois naïfs et stylisés, composés de lignes courbes ou brisées toujours tracées à la craie puis s’ouvrant – par le moyen d’éponges humides – à une gestique plus tempétueuse et dramatique. L’addition des traits révèle la plasticité des signes : en deux temps trois mouvements, tel poisson est hominisé ou se métamorphose en un volatile pataud. De ces superpositions brutes et doublées par un heureux jeu d’ombres sourdent des émotions rupestres.

Suspension, enfin. Sans jamais fouler celui-ci, la trapéziste traverse le plateau, réalisant une calligraphie aérienne toute de lenteur et détermination, caractérisée par un rapport appliqué et caressant à une barre bien malicieuse. Mais là où croît le péril croît aussi ce qui sauve : dans ce tutoiement des cintres, dans le danger nu, la boîte noire du théâtre révèle son gouffre ; s’ouvrant à toute mue, la scène est cet écrin asensé proprement vertigineux qui jamais n’autorise l’établissement ou l’empire. Voué à la liberté.

On ne peut s’empêcher de rapprocher cet « Oiseau » de celui, migrateur, de Dorian Rossel – lui aussi tout en lignes, craies et ardoises ; cependant, dans ce second cas, l’acrobatisme ne le disputait pas à la poésie. Quant à la traversée, à l’apesanteur sublimée, la « Marche sur les nuages », d’Abraham Poincheval, nous paraît une fantaisie à la fois plus concrète et plus métaphysique. Le mérite de la production de la compagnie Rhizome tient, au fond, à son espiègle contestation de la ligne droite – cet « idéal de la modernité » déjà fustigé par Ingold.

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