Johan Karlsson

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Après avoir adapté des œuvres scandinaves, et surtout contemporaines, Aspeli boucle un cycle sur les classiques :Moby Dick” en 2020 etDracula Lucy’s dream” en 2021. Sa version de la pièce d’Ibsen, écrite en 1897, est ici recentrée autour du personnage de Nora. Le drame se déroule dans une petite ville norvégienne, autour du personnage de cette femme au foyer qui – pour sauver son mari – contracte un emprunt illégal. De cet acte vertueux mais répréhensible découle une prise de conscience, puis une émancipation. « En 1879, une femme n’était pas autorisée à emprunter de l’argent » dit la narratrice. Ingvild Aspeli est la metteuse en scène, mais elle est aussi la narratrice de l’histoire sur le plateau, le personnage de Nora et la manipulatrice de sa marionnette, ainsi que de toutes les figures de la pièce qui deviennent les personnages de son rêve. « C’est une place importante pour rester en contact avec le vrai muscle du métier » dit la comédienne franco-norvégienne. 

L’habileté technique de la comédienne qui raconte, joue, manipule, ou imite toutes les voix, est impressionnante. Si elle écrase légèrement la première répétition publique, elle se coule davantage dans le drame qui se joue dans ce huit-clos familial dès la seconde avant-première. Lorsque l’avocat s’aperçoit de la fraude, le papier peint jaune, qui rappelle sa robe, devient noir comme le cauchemar dans lequel bascule la représentation. Nora est visitée par des araignées géantes. Tout vient la hanter et les marionnettes incarnent parfaitement « l’inquiétante étrangeté » dont parle Freud. Co-mis en scène par Paola Rizza, qui fut son enseignante à l’école Lecoq, la version de la marionnettiste franco-norvégienne est sombre, hantée, cauchemardesque, elle raconte aussi l’histoire d’une émancipation féminine. On dit que le dramaturge écrivit une fin alternative dans laquelle Nora ne quittait pas sa famille, mais sa propre femme l’aurait alors prévenu : « Nora part ou c’est moi qui part ! »

Suzannah Ibsen permit ainsi de voir depuis 150 ans une femme qui se lève et qui se casse. « Tu ne m’as jamais aimé, tu as trouvé plaisant de m’aimer… » Nora règle ses comptes avec son mari avant de désarticuler tous les pantins sur son plateau. La maison de poupée d’Aspili se termine sur ce tableau qui rappelle les poupées désarticulées d’Hans Bellemer, la perversion des hommes en moins. Ce n’est plus le corps-objet de la poupée érotisée qui s’offre à nos yeux, mais le geste d’une femme qui coupe tous les fils qui l’empêchaient de vivre pour être libre. Aux prouesses de la manipulation et du jeu entre actrice et marionnette, on préfère les vides dans lesquels se glisse le drame avec ses visions, sa musique, son paysage intérieur, ou l’inquiétude que suggère les pantins immobiles, puisqu’ils ne prennent vie qu’avec l’aisance des mains humaines. Un jour, les femmes et les hommes retrouveront peut-être cette grâce qu’ils perdent, souvent, à la fin de l’enfance, celle que Kleist chérit chez les animaux et les marionnettes : « L’homme a perdu son rapport immédiat à lui-même et au monde, il est tombé dans le rapport brisé de la conscience réfléchie. Il a du même coup perdu la maîtrise de son corps et la grâce qui en résultait » écrit Billeter sur l’essai fulgurant de Kleist.