On prend le ciel et on le coud à la terre

L’entêtement à chercher les clairières

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« J’écris, je ne fais rien. J’aime cette vie-là, pauvre en événements. J’attends mais ce n’est pas pour attendre. Je me tais, je ne fais rien, et dans ce rien d’une soirée, j’apprends lentement à nommer ce qui me comble et m’échappe. » Quoi qu’on en dise, Christian Bobin est un poète d’aujourd’hui, même s’il a cette faculté, propre aux êtres des alpages, de demeurer hors du temps. Nous ne parlons pas de l’ivresse des cimes mais des hauteurs de la matière poétique qu’il sublime comme on hume un bouquet de chardons sauvages. Chaque été, le Festival d’Avignon nous offre son lot de mises en scène et d’adaptations plus ou moins heureuses de cet écrivain qui souffre de cette image catho de droite qui colle aux chaussures plus sûrement qu’un chewing-gum tenace. C’est donc avec appréhension que la petite chapelle du théâtre des Halles se remplit à la nuit tombée, fébrile d’entendre ces mots que les amateurs aiment lire et recevoir. Car il faut être dans un état d’accueil, ouvert aux nuances chantantes de son vocabulaire pour accéder au plaisir simple de son monde. Et comme pour toutes les langues imagées, il est difficile alors de penser une mise en scène qui ne soit ni redondante ni inutile ; comment imaginer un passage au plateau qui ait du sens ? Comment préserver la légèreté tout en offrant le poids des mots ? C’est donc avec courage et un peu d’inconscience que Yan Allegret, metteur en scène, acteur et auteur par ailleurs, s’y lance, accompagné par le son planant et incarné de Yann Féry. Un bouquet de fleurs des champs, magnifiquement simple lui aussi, lévite et tournoie au-dessus de la scène. Il est à lui seul l’incarnation de cette beauté quotidienne qui émeut autant qu’elle élève, il est aussi allégorie de tous les thèmes de prédilection de Bobin, de l’émerveillement de l’éclosion à la finitude certaine mais non redoutée. Un bouquet assez banal pour sublimer la magie du presque rien et une voix qui se laisse traverser par les mots du poète ; l’acteur ne tente rien, il ne joue pas, il est présent et, comme les vitraux d’une église, s’illumine en laissant passer la lumière. Lui aussi, il « préfère l’entêtement à chercher des clairières » plutôt que la complainte évidente du sombre et du « sans espoir ». Bien sûr, ce lyrisme paysan, vestige lumineux d’une France des campagnes, pourra paraître désuet voire réactionnaire, mais l’anachronisme et l’insouciance de surface n’empêcheront pas l’accès à cette écriture malgré tout patrimoniale et qui invite humblement à la contemplation. « Il y a une joie élémentaire de l’univers, que l’on assombrit chaque fois que l’on prétend être quelqu’un, ou savoir quelque chose. De cette joie, vous ne vous êtes jamais exilée, et je ne sais ce qui me plaît le plus en vous : votre insouciance qui vous permet de veiller à l’essentiel, ou votre intelligence qui vous fait accueillir la vie comme elle vient, à son heure. C’est une belle chose que d’écrire : c’est, par l’extrême solitude, toucher à l’extrême présence. Le solitaire est celui qui n’est plus jamais seul. Il est comme une petite maison dans la forêt, si ouverte au silence que les bêtes sauvages ne craignent pas d’y entrer. Mais il est vrai qu’à force d’écrire, l’on finirait par croire que l’on a trouvé quelque chose : de cette erreur, votre rire m’épargne, et je ne saurai jamais assez vous en remercier. »

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