La danse comme objet

Se Vende
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La Ribot interroge les formes non comme objet, mais comme relation – de la même façon qu’un artiste plasticien ne se réjouit pas de la couleur, mais du contraste. Elle pose la question de la perception à partir de celui des choses, si bien que, comme toute la phénoménologie avant elle, elle rappelle la danse au problème de l’incarnation et du mouvement. Ce n’est pas l’apparition de la figure humaine dans la danse qui produit du sens, c’est l’apparition et l’agencement contingent de toute forme, qui est indissociable de la production de signification. Il n’y a pas de corps, il y a les « peaux » de la danseuse qui pendent retenues par un scotch et suffisent pour décor. Il y a la placidité statique d’un ensemble de chaises xylogravées de phrases qui ne parlent que de mouvements. En ce sens, l’exposition a tout du traité pratique de phénoménologie. C’est seulement une exhibition d’objets qui revendique pour eux la même présence que la danseuse : scène, costumes, accessoires sont aussi présents. La Ribot dit aussi fort que toute l’histoire des arts visuels que les pommes sont aussi vibrantes qu’une femme, que les portraits de roi ont la même éternité qu’une bulle de savon.

Passé le problème de l’incarnation se pose aussi celui de l’agentivité. Merleau-Ponty vraiment n’est pas loin. On reste stupide devant une captation par caméra embarquée. Y passe quelque chose de la révolution scénographique qui a traversé la vague du porno féministe de ces dernières années : changement de points de vue, aucune caméra posée, aucune image volée ou observation en surplomb, entre celui qui reçoit et celle qui fait ; le spectateur et le regardé sont une seule et même personne. On ne sait plus où se mettre dans tout ça.

L’idée reflue de temps à autre qu’il est exclu de poser au spectateur des questions que l’artiste ne se pose pas. Mais il faut bien s’en remettre à celui qui vient voir, qui aura forcément des comptes à régler, comme l’artiste a toujours des comptes à rendre. Il n’est pas question d’aplatir le public à sa sensation immédiate. Heureusement, les dessins, les écrits, les vidéos de La Ribot sont trop tourbillonnants et pas assez « jolis » pour ça. Il n’y a qu’à s’en remettre à la puissance perceptive du regardeur, à sa capacité à faire l’expérience de ce à quoi il se proposera lui-même d’accéder. La Ribot insiste elle-même : à vous de trouver des thèmes qu’elle n’a pas cherchés, des motifs qu’elle n’a pas vus. On vous propose seulement d’être présent. Ce que vous arriverez à penser, à voir, ne sera pas une vérité – tant pis –, il est simplement question d’y mettre de soi. Cette dose d’imprévu, de hors-sujet, c’est comme une solution de l’art provoquée par ses propres embrassements. On entre dans l’exposition accueilli par cette demande-là : ce serait dommage de repartir sans questions, même celles que La Ribot n’y a pas mises, qu’elle aurait loupées. « Car [toutes ces choses], c’est pour vous surtout. »

« Se Vende » requalifie la danse comme un art visuel en propre qui questionne avec autant de pertinence que les plasticiens les impérissables mystères de la perception figure-fond et de l’écriture du mouvement. Où sont l’arrière-plan, l’avant-scène, l’objet et le sujet, le décor et l’action, l’objet et le danseur… ? Sur ces points, les carnets de chorégraphe de La Ribot font œuvre et programme. Pour ce qui est de l’écriture et de l’art graphique au cœur de la production plastique du chorégraphe, l’exposition Lucinda Childs/Sol LeWitt à la Galerie Thaddaeus Ropac avait posé un premier superbe jalon qui ne demandait qu’à être gravi.

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