Zones grises

Datazone
Par

Philippe Chancel, Datazone #06, South Africa, Marikana, 2012. Courtesy of the artist and Melanie Rio Fluency.

Cassandre sur le rivage

Pendant quinze ans, l’ancien photojournaliste Philippe Chancel a sillonné la planète pour en enregistrer les zones sensibles, géolocalisées sur le sol et les murs de l’église des Frères-Prêcheurs. Résultat ? Un parcours documentaire aux airs de constellation éclatée, qui révèle les désastres économiques, écologiques et humains d’un monde désenchanté. Les paysages se fragmentent, les glaciers fondent, le désert ronge, Cassandre hurle, les zones de non-droit s’étendent. Rien de très neuf, donc, dans ces clichés : le monde va mal, et on le sait. Pour Chancel, l’« indicible » doit être « capturé par les lumières ». Mineurs d’Afrique du Sud, zones détruites de Port-au-Prince, Kaboul et Fukushima… Des ombres s’agitent sur les ruines du monde, les photos donnent le vertige – conséquences d’événements parfois ultra-médiatisés. Comment croire dès lors à ces clichés ? Comment représenter la vérité d’un monde lui-même, toujours, en train de se représenter ? C’est bien là qu’est le problème, comme le souligne Chancel, qui cite l’anthropologue Marc Augé. Aujourd’hui, « il n’y a pas d’autre événement que médiatisé ». La représentation n’exige plus de mise à distance, comme au théâtre par exemple. Le contrôle des images, le développement des technologies de la communication ont aboli toute distance. Dès lors, comment dire si montrer ne suffit plus ?

Le rivage des sites ou l’art du décalage

D’abord, on saluera la somme de travail pharaonique d’une exposition qui s’appuie sur plusieurs projets antérieurs. Car il s’agit bien d’une somme, qui prélève des échantillons sur certains des chantiers les plus noirs du monde. Chancel nous concocte un recueil, un herbier du Mal : les âmes rongées par la guerre, la vermine ou la misère, la nature ravagée par le pétrole dans le delta du Niger. La scénographie ne semble jamais laisser un détail au hasard. Sur un panneau, des Indiens petit format s’entassent entre des piles de détritus. Sur les grands formats, un Bédouin à dos de dromadaire est photographié devant des gratte-ciel ; des plexiglas interrogent le vernis rouge et blanc de l’autocratique Corée du Nord. Les contradictions de l’homme sautent à l’œil nu.

Souvent, Chancel se place à la lisière : là où peut se faire la mise à distance nécessaire. Aux confins de l’Europe, il photographie les « murs forteresses », paysages provisoires figés dans la terreur et les barbelés. Les quartiers nord/sud de Marseille, la ville sinistrée de Flint, aux États-Unis, sont autant de sites périphériques où enfle la prise de conscience – comme l’échancrure sirupeuse du Niger, où le pétrole englue. La juxtaposition des tirages met en scène des frontières subtiles, qui nous invitent à ralentir, à regarder de plus près l’abîme. Si l’on observe bien, des fleurs poussent entre les barbelés, sur lesquels sèchent des vêtements. Au soleil, ils brillent comme des bracelets de diamants…

Au fond de l’église, en guise de « prologue » et d’« épilogue » s’érige un diptyque noir et blanc – signe qu’il s’agit bien, pour Chancel, de se faire le chantre d’une odyssée malheureuse. Vestiges, vertige. Entre les reines nubiennes du Soudan – photos crépusculaires de statues mangées par le désert, où jouent les enfants – et la pâleur industrielle de la RPC – tirages fantomatiques d’une Chine au teint blafard –, la vérité oscille. Entre le noir et le blanc : dans une zone grise. Est-ce vraiment un hasard ? Entre les deux pans du diptyque se dessine une porte gothique, dont l’arc vers le ciel se tend.

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