© Matthieu Bareyre

“Jeanne Dark” est un spectacle qui ne se déroule pas sous nos yeux. La communauté Instagram pour laquelle il se joue chaque soir, défilé de pseudonymes à la fois spectateurs et acteurs d’un “Live” dramatique, est la seule à en profiter pleinement. Certain.e.s diront alors que la métamorphose de Jeanne est bien plus poignante sur écran, table de filtres maquillants où l’illusion opère. Mais rien ne remplacera l’expérience sidérante que la performance produit physiquement, dans l’instant toujours spectralisé de la représentation. Un malaise inédit, dévastant et nécessaire, provoqué par un geste très inscrit dans l’air du temps (combien de jeunes filles n’avons-nous pas vu, au théâtre comme au cinéma, se perdre et se trouver dans la jungle des réseaux ?) mais transcendé par la théâtralité passionnante de Marion Siéfert, qui réussit toujours à faire dispositif.

Dramaturgiquement d’abord, l’histoire à la fois édifiante et banale de Jeanne ne tombe jamais dans un naturalisme apitoyant, grâce à une écriture discrètement littéraire qui rebrosse sa biographie malheureuse. Scénographiquement et techniquement ensuite, la juxtaposition des écrans connectés (où le visage trentenaire et juvénile de Jeanne est rendu lisible) avec le cadre du tournage (parallélépipède en bâche blanche où la jeune femme n’est que silhouette) produit un vertige insurmontable. Happé sans cesse par les écrans disposés à la lisière du plateau, le regard du spectateur se décentre et délaisse physiquement l’espace du drame. Le dark « dramaaaaaa » de l’adolescente (comme l’écrit l’une des spectatrices connectées) nous échappe et finit presque par nous indifférer. Car celle qui nous passionne davantage, c’est bien cette tragi-comédie performative très shakespearienne qui se joue sur l’écran. Ce fatras incessant de messages, de smileys, de réactions naïves et empathiques (« je hais déjà ton père »), ingrates et tyranniques (« voilà l’hystérique de Charcot »), surréalistes (« mon nez crache du multifruit ») et parfois poétiques (« tu as la souplesse des étoiles »), dialogues parallèles d’un collectif anonyme qui s’écrivent en direct. L’exploit de Marion Siéfert est alors de nous rendre à la fois critiques (toujours distants de l’illusion) et parfaitement aveugles. Analystes sidérés par le grand théâtre insensible d’Instagram, nous n’échappons jamais à la désaffection tragique qu’elle met en scène. Depuis notre fauteuil, téléphone éteint, nous cédons nous aussi au confort du virtuel, à cette écoute aussi active qu’irresponsable, à cette présence-absence qui nous coupe trop souvent du drame.

Peut-être aurions-nous préféré que cette nouvelle Jeanne (incroyable Héléna de Laurens) ne soit pas aussi désarmante. Rien dans son histoire, qui s’achève par le retour tyrannique d’une mère pieuse, aveugle aux désirs refoulés de sa fille, ne vient transgresser les lois médiatiques. L’hégémonie du réseau social n’est jamais démentie : Instagram reste l’espace utopique ou dystopique des libérations éphémères. Les incartades corporelles de Jeanne (sur Billie Eilish ou Emile & Image) sont trop vite désavouées. Les internautes, qui réalisent finalement que tout cela n’était qu’un rêve théâtral, assistent à l’énième tragédie d’une jeune fille harcelée et corsetée. Qu’en restera-t-il au fond : une simple sidération d’avoir été dupes et pétrifiés par la fiction, sans autre forme de procès théâtral. Trop impuissante malgré son bras de fer (accessoire assez gadget), l’héroïne de Marion Siéfert ne provoque pas de réel dissensus politique.  Peut-être aurait-il fallu, par exemple, que son langage finisse par devenir poétique et irréaliste, qu’il fende la sphère instagrameuse de sa mythologie guérillère. Cette réserve dramaturgique mise à part, saluons encore le geste fulgurant de Marion Siéfert. Avoir mis le théâtre sous l’égide du theatrum mundi  androïdique était un pari risqué, qui doit maintenant ouvrir la voie à d’autres explorations scéniques pour en affronter réellement les conséquences. 

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