La Despedida

Le Mapa Teatro et la fin des utopies

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Après 52 années d’existence et de combats, et à la suite de longues négociations pour la paix, les FARC ont été démobilisées en 2016, avant d’être reconverties, partiellement, en parti politique en août 2017. C’est à cette situation historique que se confronte le Mapa Teatro de Bogotá, guidé par Heidi et Rolf Abderhalden, dans ce dernier volet de sa tétralogie sur l' »Anatomie de la violence » en Colombie.

« La Despedida » est cette fête d’adieu à un conflit, mais aussi aux idées révolutionnaires qui l’accompagnèrent, incarnées sur scène par les figures tutélaires de Lénine, Mao ou Che Guevara, réduites à des têtes de plastique caricaturales. Le spectacle est construit autour d’une vidéo sur El Borugo, un ancien camp des forces armées en pleine jungle, reconverti en improbable musée à ciel ouvert : cette reconstitution macabre (par des soldats-acteurs) fait partie de ce travail de mémoire auquel est confronté la Colombie, coincée entre les injonctions contradictoires de ce qu’il faut oublier et ce dont il faut se souvenir… Dans cette mise en abyme, on ne saura pas très bien si les adieux aux idoles communistes d’hier procède d’un véritable projet de guérison nationale ou d’une tabula rasa noyant le bébé avec l’eau du bain. Et c’est là que le Mapa Teatro vient frapper juste, en jouant et déjouant, précisément grâce au théâtre, la part théâtrale des idéologies et des constructions mémorielles. « Le réel est une construction fictionnelle », rappellait justement Rolf Abderhalden.

Accompagnée à l’accordéon par l’excellent Juan Ernesto Díaz, la troupe déploie une performance drôle et baroque, entre cabaret latino-kitsch et pseudo-documentaire, autour d’une scénographie convaincante découpant l’espace en zones amovibles et symboliques. A l’issue de la représentation, aucune question n’aura trouvé de réponse, mais là n’est pas l’objectif du Mapa Teatro, qui opère plutôt comme un laboratoire expérimental, tentant de s’infiltrer dans un champ moral miné. Dans la série « Narcos » (dont l’un des acteurs, Julián Díaz, est d’ailleurs ici sur scène), Pablo Escobar affirme que « les mensonges sont nécessaires quand la vérité est très difficile à croire ». Dans quel futur post-utopique et sur quelles vérités et quels mensonges la Colombie va-t-elle se construire désormais ?

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