Des arbres

L’amour, l’espoir pis la peur

Par

Suzane O’Neill

Un enfant ? Maintenant ? Quelle folie ! C’est dans la file d’attente des caisses chez Ikea que le spectateur fait la rencontre frontale de ce joli couple de trentenaires bobos à souhait. « On écoute les nouvelles, on marche, on recycle » : des gens très bien en somme.

Mais est-on jamais assez bien pour se reproduire ? Se reproduire, soi, avec tous ses défauts, son nez de travers et cette terrible manie de toujours avoir raison. Se reproduire en tant qu’être humain, membre d’une espèce exécrable, consommatrice et destructrice. La question devient soudain une montagne insurmontable. Le jeune auteur anglais Duncan Mcmillan a bien saisi toute l’importance de ce dilemme qui se pose aux dernières générations de parents rongés par la peur du futur, confrontés à l’annonce d’une fin du monde proche. Et le triomphe rencontré par cette première adaptation québécoise au printemps 2016 doit beaucoup à la terrible actualité de ces questionnements existentiels qui touchent les spectateurs en plein cœur, avec un bel effet cathartique en ligne de mire.

Suzane O’Neill

Mais rendons à César ce qui appartient à César, ou plutôt à Benoît Vermeulen, dans le cas présent. Chef d’orchestre de cette création explosive de La Manufacture, il propulse Sophie Cadieux et Maxime Denommée en jeans-baskets sur un plateau nu qui ne laisse aucun droit à l’erreur. Et le défi est relevé avec une aisance remarquable. Les écritures dramatique et scénique se rejoignent parfaitement dans un rythme saccadé qui parfois même, par excès de zèle, prend le pas sur la profondeur du jeu. En effet, si cette mise en scène doit sa réussite à un découpage et un débit de parole d’une efficacité redoutable, la technicité de la direction d’acteurs ne cesse de se rappeler à nous, empêchant l’émotion de gagner en intensité.

Les deux comédiens se lancent dès les premières secondes du spectacle dans une course effrénée, récitant leur texte comme du papier à musique, installés dans une chorégraphie très bien huilée, jouant ensemble mais ne se répondant pas. Ce démarrage pétaradant donne à Sophie Cadieux tout le loisir d’exceller dans un rôle névrosé et hystérique qui lui convient à merveille. Son énergie communicative et sa présence à la scène auraient presque tendance à éclipser son partenaire : il faut envoyer du lourd pour donner la réplique à cette tornade. Heureusement, à mi-chemin de la représentation, fatiguée, forcée d’aérer son jeu, elle ira puiser une sincérité nouvelle, donnant une belle épaisseur à son personnage. Maxime Denommée en profitera alors pour sortir de l’ombre et prendre sa place auprès d’elle. Car c’est finalement dans les silences et les instants d’intimité que cette proposition atteint une justesse remarquable.

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