The Idiot

© Abe Akihito

« Boxe de la poutre faîtière » : y a-t-il plus oriental que cette signification littérale du tai chi chuan ? Il y a toujours eu chez Saburo Teshigawara – 65 ans, tel le vieux maître d’un art martial légendaire – la volonté de danser sur cette poutre tendue entre deux espaces supposément irréconciliables : l’ombre et la lumière, le vide et le silence, l’Orient et l’Occident. En s’appuyant sur « L’Idiot » de Dostoïevski, dont la lecture l’a marqué au fer rouge, il s’empare d’un outil narratif lui permettant d’explorer, par le corps, ces dialectiques déjà tant sillonnées par la parole : l’épilepsie du prince Mychkine, représentée par un jeu de mains aussi fulgurant que brutal, est ainsi ce point de passage spasmodique entre deux mondes de la conscience ; la musique, toujours vitale chez Teshigawara, est travaillée comme une matière organique définissant, par un jeu d’entrelacement et de dissolution des thèmes les uns dans les autres (Strauss, Berg, Chostakovitch, mais aussi un patchwork baroque et électronique), le basculement dans la souveraineté du sentiment amoureux et de la folie. Il n’y a aucune volonté dans « The Idiot » de représenter le fil du roman – projet voué à l’échec -, mais de se nourrir de sa moelle tragique. Rogojine disparaît au profit d’un duo Mychkine/Nastasia (Rihoko Sato), magnifié par un travail d’ombre et de lumière au cordeau.  Toujours aussi légers, précis et polymorphiques (mêlant ballet, danse contemporaine ou encore flexions traditionnelles du butō), les mouvements de Teshigawara, doublés par la grâce cruelle de Sato, sa partenaire de toujours, offrent des tableaux poétiques et saisissants doublés, par moments, d’une angoisse hypnotique. « Je ne veux pas partir sans laisser un mot en réponse », dit Mychkine, et il laisse ici un mot dansé d’une beauté pure et triste.

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