Je priais Dieu pour qu’il me fasse croire en lui

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© Caroline Laberge

Fruit de plusieurs années d’écriture, de ratures et de réécriture, « La Vie utile » ficelle les interrogations et angoisses existentialistes d’Evelyne de la Chenelière, artiste multiple et unique de la scène québécoise. Pour porter ce texte aux foules et lui donner chair, l’autrice a convoqué la metteure en scène Marie Brassard, rencontrée en 2013 sur le plateau de l’Espace Go pour la création de La Fureur de ce que je pense. Et c’est sur ce même plateau que la magie opère, une nouvelle fois.

Le matériau est dense et sensible et sa manipulation nécessitait tout autant d’ambition et d’extravagance : la distribution puissante composée par la metteure en scène est à la hauteur du défi. Christine Beaulieu et Sophie Cadieux rejoignent Evelyne de la Chenelière sur le plateau et les trois comédiennes offrent une performance sublime, incarnant le texte avec une physicalité presqu’animale. Virtuoses, elles évoluent sur le mince fil tendu entre maîtrise et abandon. Dans la carcasse d’une verrière envahie par le lierre et les fougères, comme dans un « jardin céleste », sas de décompression entre l’ici et l’ailleurs, Jeanne tente de remonter à la naissance de sa conscience. Elle veut comprendre ce qui a fait d’elle ce qu’elle est, elle veut refaire le parcours, depuis le commencement et répondre à cette question : à quoi se résume le monde quand vient le temps de le quitter ? Elle fait sortir de terre les fantômes superbes de ses parents tels qu’elle ne les a jamais connus, et renaître son alter ego, Jeanne d’Arc (parfaite Sophie Cadieux), fougueuse et intrépide cavalière qu’elle a tant adorée. Elle tente de reconstruire l’image floue d’un père parti trop tôt (Jules Roy Sicotte) et se remémore l’admiration teintée de dégoût qu’elle vouait à une mère dévote (cauchemardesque Christine Beaulieu) dont la langue crue et piquante a traumatisé son enfance. Alors que la Mort l’attend patiemment dans un coin de sa chambre, Jeanne respire l’odeur de mousse et de feuilles mortes d’une forêt disparue et se demande si la vie, sa vie, aurait pu être autre chose, et si, finalement, elle valait vraiment la peine d’être vécue. Car « aussitôt qu’on espère, on craint ».

L’épilepsie langagière du texte est domptée avec aisance par une direction d’acteurs exigeante qui sait trouver les temps justes et parvient à nous faire entendre tous les mots d’une poésie lyrique et viscérale à la fois. « La Vie utile » réussit à faire du plus personnel des récits une catharsis universelle.

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