Éternel retour

038
Par

© Maria Falconer

L’indicatif téléphonique de Hualien, région côtière de Taïwan, a un parfum de mystère. Trois chiffres qui désignent, pêle-mêle, diverses images d’une société aux identités déchirées. Habitées par la mémoire d’anciennes traditions tribales, les nouvelles générations se sont mises en quête de leurs propres racines. Depuis 2005, le Kuo-Shin Chuang Pangcah Dance Theatre s’est donné pour mission de faire revivre chants et danses autochtones amis en les traduisant dans une grammaire contemporaine. « 038 », comme les trois autres spectacles de la compagnie (« Ritual » en 2007, « Takasago » en 2009 et « The Priest Under the Sunset » en 2014), a pris le temps de trouver l’angle et le ton justes pour entremêler ces deux univers artistiques et culturels. Ce faisant, la troupe a réussi à ne pas céder aux poncifs en matière de chorégraphie New Age. Elle nous livre ainsi une œuvre saisissante qui fait honneur aux talents de la scène taïwanaise en Avignon.

L’incessant ballet dévoile une phénoménologie qui ne s’embarrasse d’aucune morale ni fioriture. Si rien n’est superflu, il n’est pas pour autant question de pureté ici. C’est une énergie brute qui s’empare des sept jeunes filles convoquées sur scène. Une énergie débordante, irrésistible, qui secoue leurs corps au point qu’ils nous semblent comme possédés. Tout vibre, tout est sous tension. Chaque mouvement appelle le suivant à la manière d’un cri silencieux et mobile qui ne supporte pas de mourir à l’arrêt. Il y a, bien entendu, quelque chose de l’ordre du rituel ; mais le mot paraît encore trop catégorique. Les sept danseuses ne cherchent qu’à exister dans l’immédiateté de leur être au monde.

Pour ne leur poser aucune entrave, la mise en scène rappelle que qui peut le plus peut le moins. Des robes amples et quelques chaises minimalistes suffisent comme support. Leurs traits encadrent et soulignent simultanément le mouvement de cette ronde irascible. Le choix de quelques images projetées bouscule à peine cette ligne directrice ; on peut choisir de s’en amuser, plutôt, en les imaginant comme des souvenirs échappés de ces corps au labeur. Elles appuient aussi l’idée d’un déroulement narratif : quand bien même la danse semble s’inscrire ici dans un pur présent, la douleur initiale laisse place, en dernière instance, à une paisible embrassade. Ce signe univoque de l’aboutissement d’un voyage se dévoile au spectateur comme une ultime bonne surprise qui, sans éclater en un sentiment mièvre et faussement triomphant, emplit le cœur d’une nouvelle forme d’intensité.

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