Oasis de l’être-ensemble

Scènes en partage : l'être ensemble dans les arts performatifs
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© Le Corps collectif, « La Meute »

Lors de la dernière Biennale de Venise, le pavillon australien entonnait avec « Assembly » une ode très ironique aux prétentions communautaires de l’art. Assis sur des gradins en velours rouge autour d’une agora déserte, le spectateur observait sur des écrans disposés à 360° l’image distante et insistante d’un peuple musical et solidaire. Expérience festive et tragique du rêve communautaire, l’installation ne rêvait pas autre chose que son propre échec. Hormis quelques enfants transcendés par la batucada, nul visiteur ne s’agitait au centre de la piste.

L’ouvrage collectif paru aux éditions « Deuxième époque » (dont la collection consacrée aux arts vivants est toujours aussi exigeante et passionnantes) envisage lucidement ces lendemains désenchantés de l’art, et plus particulièrement ceux de la performance. Dès l’introduction, Éliane Beaufils annonce que la suspicion engendrée par le mythe communautaire se prolonge désormais dans les expériences performatives, qui intériorisent esthétiquement et politiquement « l’échec » de ces « paradis de la participation » amorcés dans les années 1960-1970. Jacques Rancière et son « spectateur émancipé » s’inviteront régulièrement dans la vingtaine d’articles qui composent l’ouvrage, croisant les points de vue universitaires et artistiques. En évoquant la scène comme le « dernier lieu de confrontation du public avec lui-même », Rancière ne manque pas d’interroger tous les travers utopiques que les mythes émancipateurs et communautaires comportent. Nonobstant certaines envolées ronronnantes (« Comment habiter ensemble ce monde de représentations tout en prenant la clef des champs ? » p. 272), toutes les contributions apportent un regard critique et salvateur sur les paradoxes de l’art politique. Kai van Eikels relève « la faiblesse des arts performatifs » tandis que Muriel Plana évoque ces « communautés critiques » qui prolifèrent sur la scène contemporaine. L’ensemble, qui collecte des expériences légendaires (comme le « Folk » de Romeo Castellucci et « The Civil War » de Milo Rau) et des spectacles plus confidentiels, n’échappe pas cependant aux redondances analytiques. C’est peut-être en cela que cette assemblée de penseurs réussit à donner, pour sa part, « l’image fictive d’une communauté » dont parlait Rancière.

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