Une joie de plante

Aux éclats
Par

DR

Le comique absolu dont parlait Baudelaire resurgit toujours des gravats. Deux ans après le souffle en ruines de Tiago Rodrigues, le théâtre de la Bastille est cette fois en travaux. Nous n’entendons plus le bruit des arbres qui tombent mais celui des scies sauteuses, qui s’activent pour une représentation future. La scène se couvre de poussière blanche, ou peut-être du talc d’un clown fantôme. Et nous, dans notre fauteuil, attendons que quelqu’un se montre, que quelque chose démarre. Il n’en sera rien. Car nous sommes venus chercher, sans le savoir encore, notre mystère le plus joyeux. Pas cette mécanique que disséquait Bergson. Pas ce miroir vivant oxydé par les tiques, les rides, les grimaces, humilié par les bananes glissantes. Mais cette chose enfantine, « analogue au balancement de queue des chiens », comme disait Charles. Cette énergie inutile, vaine et humaine qu’est le rire lorsqu’il est éclaté.

Trois d’entre nous (Étienne Fague, Clément Goupille et Stéphane Imbert), petits fonctionnaires cartoonesques aux cravates disgracieuses, finiront par occuper le plateau en toute impunité. Avec les détritus du théâtre, velours verts maudits et projecteurs cabossés, le trio ravive cette magie clocharde chère à Nathalie Béasse. Leur fantaisie brechtienne, qui exhibe toujours ses merveilleuses ficelles, est faite d’intermèdes illusionnistes, de tableaux surréalistes, de pantomimes British. N’en dévoilons pas davantage. Tout doit rester apparition. Un détail tout de même : si un coussin péteur est déposé sur votre siège, vous serez le premier à en rire. Car à l’école des éclats, on éradique toujours le jugement et la malice.

Le spectacle de Béasse (créé en novembre 2019) résonne bien sûr en ces temps trop sombres comme une heureuse transgression. Mais débarrassé de sa démagogie et de ses prétentions résistantes, le rire totalement incontrôlable qu’il provoque sans interruption n’a rien d’une réparation, d’un baume collectif. Il n’est qu’une énigme enfantine, une mécanique du trouble, un tremblement de la matière. Le propre d’un homme qui se reconnaît enfin. Tout cela sous l’apparence d’une blague trop grossière, ou d’un masque d’Halloween en mal d’amour. Crions alors au miracle.

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

D'autres articles par