Le Congo sous forme d’un papier blanc

Sept mouvements Congo
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Prix SACD du Festival Impatience, les « Sept mouvements Congo » de Michael Disanka retordent jovialement les cordes symphoniques du théâtre politique congolais, qui nous habitue souvent à une parole adressée et frontale, discursive et toute puissance, comme organe principal de dénonciation. Alors oui, les discours accusateurs sur la situation contemporaine du Congo (qui nous passionnent car nous la connaissons trop peu) ont encore la verve dure dans les variations composées par Disanka. Mais la force de son dispositif réside dans le frottement entre cette langue, les corps et la musique, omniprésente et enivrante, qui n’est jamais une bande originale mais une matière magnétique et absolument politique. A chaque instant, la performance des cinq acteur.rice.s musicien.ne.s apparaît dans toute sa nécessité transgressive. Dans ce pays où toute contre-parole est proscrite, où toute contre-posture corporelle constitue aux yeux du pouvoir un élan diabolique, une révolution populaire sans paroles irradie actuellement les corps.

C’est cette révolution, cri insuffisant mais salvateur, que donne à voir ce spectacle hybride, judicieusement foutraque, qui résiste parfois (et heureusement) à l’appréhension du spectateur (contrairement au spectacle de Faustin Linyekula présenté l’an passé au Festival d’Automne, qui puisait en grande partie sa matière historique et satirique dans l’ouvrage occidental d’Eric Vuillard). De fait, les chants ne sont pas toujours traduits, les scènes s’entrecoupent comme des plans hétérogènes. Car l’histoire théâtrale du Congo que rapièce la page blanche de Disanka met à mal l’historicité et la théâtralité. Trop souvent allégorisée comme une tragédie, une comédie ou une farce depuis 1956 (comme le proclame un acteur), l’histoire vierge et informe du Congo emprunte cette fois sa dramaturgie au modèle musical. Voilà la grande singularité du geste, qui induit forcément des répétitions, des impasses et des sursauts, mais qui rend totalement justice à son pari ironique : « se moquer de la vie, parce qu’au Congo elle est le théâtre de l’ignoble. » Malgré le tombeau rouge que balise une découpe lumineuse et des linceuls chiffonnés, les « sept mouvements » de Disanka ne sont pas qu’une offrande aux morts, mais une énergie vitale qui « surgit dans les blessés, les taches de sang. » L’énergie d’un désespoir festif, vent « qui annonce le perpétuel baptême des choses fraîchement créées » que Lorca baptisait (dans un autre contexte) le duende.

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