Mâle découpé

Les Petits Pouvoirs
Par

© Simon Gosselin

Tutoriel Tataki : d’abord, saisir le réel pour le faire mariner dans une longue partie très écrite empreinte de réalisme psychologique. Ensuite, le mettre en tranches, c’est-à-dire brouiller les temporalités et tendre à l’onirisme. Assaisonner le tout d’un retournement sanguinolent à souhait. « Les Petits Pouvoirs » sont prêts à être servis au public du Théâtre Ouvert, dans toute leur saveur ambiguë. 

Sans pousser la métaphore culinaire plus avant, force est de constater que ces « Petits Pouvoirs » déroutent, tant ils oscillent entre une forme et un fond conventionnels et hyperréalistes dans un premier temps, puis leur auto-sabotage jouissif – quoique insuffisant – dans un second. Benoît et Diane sont les fondateurs d’une petite agence d’architecture, c’est par une discussion houleuse entre les deux protagonistes que s’ouvre la pièce. Dès cette entrée en matière, les petits pouvoirs semblent au cœur du problème : Benoît a volé la vedette à sa collègue féminine, qui n’aura même pas droit de citer dans un article autour d’un de leurs projets. L’exemplification d’un mécanisme de domination sexuelle au travail dans tout ce qu’il y a de plus ordinaire, et de plus irritant.

La reconstitution minutieuse de cette agence parisienne trendy est opérée par la scénographie très soignée de Camille Riquier. Elle dynamise la porosité entre les espaces, qui permet de circuler de l’agence à l’appartement de Laïa, jeune architecte ambitieuse qui se joint rapidement au premier duo. Un glissement subtilement manœuvré, quitte à délibérément semer la confusion entre les temporalités et les lieux, dans une frontière flottante entre actions réelles et fantasmées. 

C’est indéniablement l’originalité du geste d’écriture et de mise en scène de Charlotte Lagrange : sous des dehors inoffensifs, la fiction en forme de micro-drame réaliste permute insidieusement vers un thriller onirique imprégné de la culture japonaise. Embrumé de vapeurs d’onsen et de relents de thon en tataki, le développement un peu bavard  et quelque peu littéral de la fable contraste avec l’étrangeté de cet exotisme sensoriel. Si le propos se maintient dans une forme de monstration sage de ces rapports de force qui s’exercent entre hommes et femmes au travail, il n’en reste pas moins que la forme cherche, tâtonne, finit par intriguer et se révéler au public comme l’écran des projections fantasmées de ce qui pourrait advenir (de ce qui advient ?). Il suffit peut-être d’aiguiser son œil, mais aussi sa lame, pour apprendre à découper ces petits pouvoirs et s’en affranchir. 

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