Philippe Saire : « Quand est-ce qu’on arrive ? »

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« La question me fait immédiatement penser à ce mot de Jean Carmet, qui, parlant des gens qui s’estimaient « arrivés », disait qu’ils n’avaient pas dû aller bien loin.

Jolie formule, que j’ai retenue parce que je m’y retrouvais… et s’il faut une réponse à la question, la mienne serait : J’ESPÈRE BIEN QU’ON N’ARRIVE JAMAIS !

Ce concept de l’arrivée, d’une ambition qu’on chercherait à atteindre m’est foncièrement étranger, tant dans le domaine de mon champ artistique de chorégraphe que dans mon rôle de programmateur, et finalement dans ma conception de la vie…

Même la finalité d’un spectacle, après des mois de préparation et de répétitions, revêt pour moi un aspect provisoire. Il n’est qu’une étape dans un parcours, dans ce qui fonde ma motivation première à continuer de créer après des années : la recherche constante de nouvelles expériences de plateau et de nouvelles écritures. Je dirais même que l’expérience incarnée par la création d’un spectacle recèle elle-même les germes d’un prochain projet, comme un terreau créatif qui se renouvellerait constamment, sorte de compost où des idées esquissées, et même des erreurs passées, iraient nourrir les prochaines pousses de l’imaginaire.

Parler d’arrivée implique la notion du déplacement. Fuir les certitudes de l’expérience, rester dans la mouvance de l’acte créatif, partager avec les interprètes et les autres créateurs impliqués, réajuster… Ces déplacements-là me sont nécessaires.

Eh oui, c’est la porte ouverte aux doutes et aux remises en question, mais comment faire autrement, comment faire l’impasse sur cet inconfort ? Il ne faut pas se leurrer, la traversée créative est majoritairement inconfortable, elle remet en question des couches profondes de notre être et de sa construction. Elle est instable, chavire à tout moment ; parfois tout avance et glisse, et soudain tout se bloque et se grippe.

Alors cette arrivée temporaire que constitue le spectacle est certes un petit répit, un moment où la tempête des doutes se calme. Et il faut que ça se calme, pour que le spectacle puisse exister, que ceux qui vont le défendre sur le plateau puissent s’appuyer sur du solide, ou du bancal décidé. Mais je sais que rien ne s’arrête, je fais parfois semblant, pour rassurer tout le monde, mais le compost continue à grouiller de ses vers.

Tout cela influence fondamentalement mon approche de la programmation. Je dirige un lieu modeste, mais avec une ambition démesurée, celle de faire partager au public des démarches chorégraphiques diverses et novatrices, celle de faciliter l’émergence de jeunes artistes, celle de participer à la circulation d’œuvres fortes. De participer à leur migration, pourrais-je dire, histoire de redonner richesse et valeur à un terme associé uniquement à des problématiques.

De par la modestie du lieu, présenter une pièce dans le festival Les Printemps de Sévelin constitue de fait une étape dans le parcours des chorégraphes qui s’y produisent, et j’aime cette idée. Ils pourront ensuite « arriver » dans des lieux plus prestigieux, flirter avec l’idée de la réussite… et lutter pour ne pas s’y perdre. »

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