Festival de Almada

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Historia do Cerco de Lisboa © Rui Mateus

Et pendant ce temps, sur le pont d’Almada… romans-fleuves, performances délirantes et démontages postcoloniaux au festival de Almada.

Échappons-nous quelques jours de la furie avignonnaise et envolons-nous à Lisbonne, plus exactement sur la rive d’en face, à Almada, pour savourer dans le calme et la sobriété la 34e édition de son festival. Quelques semaines après l’immense incendie qui a décimé des familles et ravagé des villages et des forêts dans les régions montagneuses du centre du pays, marquant trois jours de deuil national, la plus grande « fête du théâtre » portugaise est investie avec ferveur par les habitants de cette commune ouvrière et communiste, très fidèle à son festival, et les amateurs de théâtre de Lisbonne et des alentours.

Vingt-six spectacles programmés, dont cinq créations et onze productions portugaises, en nombre cette année grâce au cycle dédié au « Tout jeune théâtre portugais », sans compter les spectacles de rue, les concerts en plein air, une installation mirifique (les « Jardins de Narcisse ») du scénographe et costumier António Lagarto, auquel une exposition est également consacrée, des projections, des workshops et des conférences.

Comme à l’accoutumée, les pointures de renommée internationale côtoient les compagnies locales, indépendantes et la jeune création, et les pièces politiques ou expérimentales se frottent à la danse contemporaine, à la comédie, au vaudeville et au théâtre d’objets. Ainsi, Tiago Rodrigues présente pour la première fois au Portugal la version française de son spectacle Bovary, créée à la Bastille en avril 2016, mais aussi A perna esquerda de Tchaikovski, un monologue chorégraphique de la ballerine Barbora Hruskova (de la Compagnie Nationale de Danse) sur la fin de sa carrière ; Pippo Delbono revient au festival en vétéran avec sa dernière création, Vangelo, tandis que la jeune compagnie britannique « 1927 » fait sa première au Portugal avec l’acclamé Golem  ; le Suisse Christoph Marthaler régale avec « Une île flottante », vaudeville opératique, pendant que Razvan Muresan rejoue les angoisses de la répression sous la dictature roumaine avec « Richard III est interdit ».

Le festival démarre sur une note aigre-douce, où l’on reconnaît l’adresse de son directeur, Rodrigo Francisco, et son sens du contrepoint : après un bref et sec discours d’ouverture sur les raideurs budgétaires qui affaiblissent le festival, la salle comble s’abandonne à l’hilarité avec « Bigre », de et avec Pierre Guillois, Olivier Martin-Salvan (qui avait défrayé la chronique et séduit la rédaction de IO à Avignon en 2015 avec son « Ubu » itinérant) et Agathe L’Huillier, spectacle « mélo-burlesque », sans texte, associant humour scato et onirisme, qui a raflé le Molière de la meilleure comédie cette année.

C’est néanmoins « Moçambique », de Jorge Andrade, qui aura illuminé, pour nous, ce début de festival, la vraie-fausse histoire d’un gamin portugais cédé à sa tante vivant au Mozambique après que celle-ci a perdu ses deux enfants. L’histoire d’un jeune Blanc qui débarque dans l’usine de concentré de tomate de ses aïeux. Une histoire de la décolonisation du Mozambique et des difficultés à reconstruire un pays dévasté par les guerres, la misère et les intempéries. L’histoire d’une tentative vaine de « sauver » un pays, surtout quand le sauvetage est orchestré par des Blancs et des ONG. L’histoire d’une difficulté à raconter, où la seule issue est d’inventer ensemble, au fur et à mesure. Mais c’est aussi une histoire de corps, de corps d’acteurs, d’acteurs d’âges, de nationalités et de sexes différents qui jouent ensemble en contexte postcolonial, qui interroge les clichés mentaux et gestuels attachés aux différences de couleur et de physionomie. Portée par sept acteurs lusophones, sur fond de films documentaires et de décors kitch, la proposition aborde avec justesse et intelligence la question coloniale et les rapports ambivalents du Portugal avec ses anciennes colonies.

Bel écho à la pièce qui se joue en même temps, « História do Cerco de Lisboa », adaptation fort attendue du roman de José Saramago par trois compagnies portugaises rassemblées pour l’occasion, qui traite – ironie de l’histoire, génie des juxtapositions théâtrales – de la conquête de Lisbonne par les croisés et met elle aussi en abyme la figure de l’auteur aux prises avec l’écriture de l’histoire et la question du « dire vrai ». Mais si la seconde est limitée par les raideurs de l’adaptation romanesque – symbolisée par une scénographie « livresque » très littérale –, la première donne toute la place à l’énergie des corps sur scène, au doute, aux décalages et à l’humour.

Festival de Almada, Lisbonne, du 4 au 18 juillet 2017

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