À Lugano, le LAC mérite d’être sondé

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Il ne faut pas s’y tromper, les théâtres au bord des lacs suisses ne se ressemblent pas. Et même si le Tessin semble être parfois artistiquement oublié, depuis cinq ans trône désormais à Lugano un bâtiment imposant, judicieusement dénommé « le LAC » (Lugano Arte e Cultura), à la fois musée et lieu de représentation. Et si la vocation contemporaine de la galerie d’exposition peine encore à exister, les spectacles eux s’offrent au public dans une belle diversité, tenant l’équilibre fragile de l’accessible exigeant. C’est certainement pendant le Festival international de théâtre et de la scène contemporaine qui s’installe pendant dix jours chaque automne que la programmation se révèle et que l’ambition des deux directeurs artistiques, Carmelo Rifici et Paola Tripoli, prend corps et sens.

Ici, le texte reste important lorsqu’on parle de théâtre, et sans flancher dans le classique revisité c’est à des créateurs qui réinventent une dramaturgie psychologique et humaine que les scènes sont ouvertes ; Mohamed El Khatib et Daria Deflorian, présents pour l’édition 2018 avec « C’est la vie » et « Quasi niente », ont cette habitude en commun de triturer le réel, de palper les émotions et de les sublimer par le passage au plateau en conservant précieusement un rapport singulier à l’intimité. À l’instar de « Clean City », des Grecs Anestis Azas et Prodromos Tsinikoris, qui, en donnant la parole à cinq femmes arrivées en Grèce pour trouver du travail, renversent le propos sur la migration ou du moins en proposent une version à regarder sous un angle différent. Pas de pathos, c’est même assez pêchu et dansant ; on mêle habilement mise en scène et témoignages, avec pour fil d’Ariane les itinéraires respectifs des personnages dans les calendes grecques.

Côté suisse, deux propositions chorégraphiques particulièrement réussies donnent à ce festival une tonalité plus performative. « Sing the Positions », de Ioannis Mandafounis, avec comme partenaire de jeu Manon Parent, est un duo dans lequel la matière du son tient la première place. C’est un concert un peu fou, improvisé et maîtrisé, où les corps sont au service du moment, comme livrés aux vibrations de la musique, qui ne lâche rien en ampleur et en puissance. Ils raptent le public avec une énergie joyeuse et une précision dans l’inventivité qui ne cesse de surprendre ; la boîte à sons devient caresse sur le mur, un baiser se matérialise en une caisse de résonance, cave sacrée pour échos de voix et de respirations mystérieuses. Dans une esthétique totalement différente, Jeremy Nedd titille aussi la part de mystique en latence chez chacun. Dans son « Communal Solo », il parvient avec une grâce d’un autre monde à créer les conditions d’écoute et d’attention nécessaires à sa danse, qui paraît avoir occulté la question de la gravité. Avec sa vieille paire de Reebok, il semble en suspension sur le plateau, qu’il effleure tant sa gestuelle fluide et terriblement actuelle est connectée avec son intériorité. Pourtant, c’est un moment de partage que l’on vit, lové dans un coin du studio. Comment ne pas le regarder, lui, l’ange qu’un simple mouvement rend à la fois très proche et déjà auréolé d’une grâce qui nimbe seulement les danseurs de son espèce ? On se dit alors qu’il s’en passe, des choses étonnantes, derrière les verres du LAC, et qu’il est tout à fait conseillé d’aller s’y perdre parfois, pour y découvrir certaines audaces et s’y laisser surprendre.

FIT,  du 26 septembre au 7 octobre 2018

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