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La deuxième édition du festival Vis-à-Vis, « Temps fort de la création artistique en milieu carcéral » plonge dans l’embarras. On ne peut que saluer ce genre d’initiative, formidable manière concrète d’œuvrer pour la réinsertion, ainsi que d’enrichir la création théâtrale par la présence d’auteurs et d’interprètes inédits. Courage et audace donc, pour ce festival qui a le mérite d’exister malgré quantité d’obstacles juridiques (plusieurs détenus se sont ainsi vus, à la dernière minute, refuser le permis de sortie).

Reste que les meilleures intentions du monde ne font pas les meilleurs spectacles, voire aboutissent parfois à l’opposé de ce qu’elles visent. D’où une réaction urticante devant certaines créations qui tombent dans le piège numéro 1 du théâtre sociologisant (où comment l’alibi moral élude tout questionnement quant à la qualité de ce qui est montré). La création « Je crie ton nom » (théâtre du Menteur/maison d’arrêt de Fleury-Mérogis) « oratorio polyphonique », textes et fragments écrits par les détenus, est un exemple du genre : prose plate et pauvre sur le thème de la liberté, présences peu convaincantes, croyance en la sacro-sainte expression de soi comme 1) moyen de libération pseudo-démocratique 2) garantie d’authenticité. On aurait préféré, à l’anecdote (familière) cathartique, une prise de risque plus franche (sur un thème moins attendu que celui de la liberté par exemple).

Même faiblesse pour « Les flibustiers du Qlassik », restitution de quotidiens éprouvants et à l’étroit, incarnée et slamée inégalement selon les détenus : l’introspection, qu’on voudrait voir agir comme un agrandissement de soi, tombe à plat. On se demande si ce parti-pris de l’ego-réalisme par les détenus n’est pas -encore- une manière de les laisser à leur place, et si le recours à une parole extérieure et étrangère, tant dans son thème que dans sa forme, ne serait pas précisément ce qui viendrait déchirer ce permanent vis-à-vis avec soi, offrant ainsi aux détenus une fente par laquelle un échappement à soi -qu’on imagine salvateur- serait possible. En un mot, se transformer par l’Autre plutôt que par le Même, inopérant.

La force des projets les plus réussis – « Farenheit 451 » et « Antigone » – c’est justement d’avoir parié sur la création par arrachement, sur la fécondité de l’inconnu, et ce-faisant, d’avoir invité les détenus loin d’eux-mêmes. Dans « Farenheit 451″, on est bouleversé devant la rencontre entre marionnettes, détenus et technicien, qui ne dissimule rien de la fragilité sur laquelle elle repose. En racontant des existences nues, dépeuplées par l’absence de livre, les voix graves de deux narrateurs font  écho au désœuvrement qu’on imagine être celui de la cellule. L’ »Antigone » d’Olivier Py/Enzo Verdet et du Centre pénitentiaire du Pontet résonne quant à elle d’une ampleur et gravité nouvelle : elle leste le questionnement sur la loi, la justice, le cycle vicieux de la violence d’un effet de réel sidérant, et donne à voir une adéquation rare et totale : le texte a du sens pour ceux qui le disent, on le devine dans l’intensité de leur présence, rien n’est vain ni gratuit, pas de décors, pas besoin, seulement des présences qu’on sent impliquées de toutes leurs fibres.

Sénèque dit qu’en s’appropriant les grands textes, on rencontre les autres, ceux qui les écrivirent, ceux qui les lurent : ainsi on se prolonge, et on s’immortalise. C’est ce qu’on voit ici : le prolongement d’un individu par la fiction, par la parole d’autres hommes, l’accroissement de de soi par l’universalité du texte. Alors se dessine ce que serait considérer véritablement les individus en milieu carcéral : faire confiance, sans ménagement ni préjugés, en leurs capacités à approcher des formes non familières, des textes comme des techniques,  s’en remettre à leur inventivité.

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