Festival Sheikh Abreik, coup de pied dans la fourmilière

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DRLe nom est bizarre, le format encore plus, le programme part dans tous les sens, on n’y comprend rien, et c’est une révolution pour les “gens”. Car ce festival s’adresse bel et bien aux gens, normaux, de tous les jours, de gauche, de droite, petits, grands, cultureux ou pas, à la société dans son ensemble. Car qui a dit que la culture était une affaire d’élite ? Personne, et pourtant…

Du 10 au 13 avril dernier, le festival de Sheikh Abreik, à Tiv’on au nord d’Israël, a ouvert, pour la troisième année consécutive, toutes les portes publiques et privées de la ville afin d’y inviter la création et l’échange. C’est en découvrant ce qui se cache derrière ces portes, parfois difficiles à trouver, que la vision de Yonatan Lévy, auteur et metteur en scène majeur en Israël et ses pairs, comme lui originaires de Tiv’on et à l’origine du projet, devient palpable et que l’on commence à comprendre en présence de quoi nous sommes : pur génie révolutionnaire.

En regardant le programme du festival, quatre jours de performances en tout genre (théâtre dans le parc, chant dans un tunnel ou atelier yoga dans la forêt) côtoient des propositions culinaires alléchantes, au restaurant mais surtout chez les gens, car Sheikh Abreik c’est ça : ne pas attendre qu’on nous donne un espace pour s’exprimer, si on veut faire quelque chose, on commence par son salon, son jardin, et c’est bien. Place à la rencontre inattendue donc. Aucun code des festivals habituels n’est de mise, les lieux des représentations ne sont pas organisés de manière à ce que soit simple pour le festivalier. La voiture est quasi indispensable, et la timidité doit rester au placard, car il faut oser s’introduire dans l’intimité des familles participant à l’expérience. Le festivalier d’ailleurs, dort chez l’habitant, gratuitement. Là-bas, tout part de l’envie. L’envie de faire, l’envie de voir, et chacun est responsable de son chemin, de sa création, de son expérience.

Car non, Lévy n’est en aucun cas “responsable” du festival, au grand dam de la police locale. Chaque personne à l’origine d’un projet en est responsable, du lieu au public qu’elle attire. Yonatan lui, agglomère tout cela dans un programme où la “sélection” n’existe pas. “Pourquoi devrais-je sélectionner ? La base de ce festival, c’est justement de dire que la culture appartient au royaume des humains libres. Nous naissons tous, absolument tous, avec des vocations, un profond désir qui cherchera à se manifester d’une manière ou d’une autre. Au delà de ça, nous vivons en société, alors l’algorithme de Sheikh Abreik en somme, c’est un souhait individuel de création manifesté par des forces communes. Ce n’est qu’au moment de cette rencontre entre l’individuel et le commun que quelque chose se passe, qu’une énergie en émane et que la société change.”

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Ces forces communes reposent sur le seul moteur de l’envie et non sur une base économique, rendant les représentations gratuites. Voilà le contrat moral de Sheikh Abreik : la rencontre avec les autres, la collaboration sincère (parfois facilitée par Yonatan et d’autres participants) afin de manifester son désir de création, et la responsabilité de son projet. “Nous n’avons pas à attendre du gouvernement qu’il nous donne de l’argent pour créer, tout comme il n’a pas à nous dire ce que nous pouvons ou devons faire. Le désir et l’amour de la création sont bien plus forts qu’un ensemble de règles ou de l’argent. Au départ, nous avons commencé par quelques maisons, puis au fur et à mesure nous avons investi l’espace public, notre maire a vu cela comme une réelle opportunité. Malgré les représentations gratuites, les commerces de la ville profitent tous de ces manifestations.”

Si le festival en est à sa troisième édition, l’ethos qui l’a fondé vient de plus loin. Tiv’on, berceau de ce festival hors du commun, semble avoir été fondée sur un principe d’autonomie fort. L’ethos du volontariat et de l’éducation y sont également solidement ancrés. Pendant près de deux décennies, les citoyens se sont battus pour ouvrir leur propre école Steiner, père fondateur de l’anthroposophie. Cette philosophie est en effet une des forces fondatrices de ce mouvement citoyen autour de la responsabilité individuelle. C’est sur ces principes de triarticulation de l’organisme social que Lévy a développé sa théorie des trois corps, qui font également écho aux principes fondateurs de la nation Française.

“Les corps, ou plutôt les personnes, c’est en fait le processus de création. Au départ il y a le moi, le spirituel qui est inspiré, c’est comme une gestation interne, très personnelle, c’est ce qui correspond au credo de Liberté. Puis cette inspiration se traduit ensuite en vision, c’est là que la deuxième personne arrive, car on se rend compte à ce stade que l’on va avoir besoin des autres. Cela correspond au credo de fraternité. Puis la troisième personne entre en scène au moment où la création existe, elle est là, dans le monde, indépendante, ne nous appartient plus, nous sommes égaux face à elle. C’est la physicalisation du concept d’égalité”.

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Les conséquences de cette philosophie sur la vie de Tiv’on comme sur ses citoyens à un niveau individuel sont nombreuses. “Un nouvel ethos est arrivé avec cette culture. Après le socialisme et le capitalisme, nous avons là un mouvement hybride, anarcho-libéral où nous souhaitons maintenir un nucléus de liberté et de désir individuel couplé à la collaboration, au commun. Il est important de maintenir cet équilibre, trop de chaque ne sera jamais bon. Cette philosophie a donné naissance à plusieurs initiatives citoyennes à Tiv’on, comme un supermarché à but non lucratif entre autres mais depuis le festival, d’autres projets ont commencé à éclore comme par exemple, des suggestions architecturales citoyennes qui seront prochainement soumises à la municipalité”.

Depuis la création du festival, l’auteur avoue avoir profondément changé son rapport à la création et au monde. “Je suis beaucoup plus ouvert aux autres et mes horizons artistiques se sont considérablement élargis. Aujourd’hui, je considère la société dans son ensemble comme une oeuvre d’art.” Sheikh Abreik a pour but de voyager et de devenir un mouvement ailleurs en Israël et dans le monde. Aux envies de faire souvent empêchées pour raisons financières ou techniques, ce festival dit “N’attendez pas, commencez là où vous êtes !” Les ouvertures que cela provoquent sont à l’image de l’occupation de l’espace à Sheikh Abreik : partout, à tous les niveaux.

Voilà comment les 750 représentations, si sublimes (“Duos” de Tamar Benyamini, dans un ancien château d’eau ou “Mère Jérusalem” de Tamar Linder et Neta Spiegel, dans un tunnel) ou médiocres soient-elles, prennent une place secondaire au festival de Sheikh Abreik, puisque la vraie star là-bas, c’est la société qui se rencontre, et le chant magnétique qui en émane et vibrera longtemps et durablement dans les trois corps en même temps.

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