En apesanteur

Lieder ohne Worte (Romances sans paroles)
Par

(c) Sandra Then

Qu’elles soient à tendance plus esthétisante (« Paradiso ») ou plus discursive (« The Lost Art of Keeping a Secret »), les créations de Thom Luz sont toujours porteuses d’un art poétique de la légèreté. Ces « Romances sans paroles » en sont une nouvelle démonstration magistrale.

Thom Luz réussit un tour de force métaphysique, dont la clé est peut-être donné par l’énonciation de cet aphorisme voulant que c’est le passé et non l’avenir que représente l’espace du possible. C’est sur ce paradoxe temporel que repose la narration fragmentée et diffractée des « Lieder », se servant d’un accident de voiture en pleine montagne (suisse ?) comme point d’accroche symbolique de son déploiement. Au cœur du dispositif, une minuscule voiture rouge – tel un jouet surdimensionné – bientôt échouée autour des traces blanches de ses pneus et de son verre brisé. S’accrochant à recomposer les étapes de la supposée tragédie, les cinq protagonistes-musiciens s’affairent sur le plateau, alternant séquences instrumentales et manipulations d’une escouade de hauts-parleurs, sans jamais provoquer de discontinuité entre l’intra et l’extradiégétique, à l’instar des feux de la voiture qui servent de feux depuis le coeur du plateau. Comme Philippe Quesne, dont il dit apprécier le travail et avec qui il partage, d’une certaine façon, la même fraternité scénographique (difficile de ne pas reconvoquer ici “La Mélancolie des Dragons”), Thom Luz aborde son théâtre musical en plasticien facétieux. La beauté avant tout, mais une beauté ludique et en mouvement, à laquelle participe un pointilleux travail sur la matière sonore et lumineuse.

C’est que l’oeuvre de Thom Luz est une ode à la légèreté. Une légèreté toute sauf superficielle, qui ne se réduit pas à contester la gravité, mais à jouer avec elle. Tout dans les « Lieder », dès lors, s’y consacre : la musique, bien entendu, dont le point de départ sont les romantiques chants sans paroles mendelssohniens, ainsi que chaque parcelle de l’espace scénique : du cellophane qui s’envole pour bientôt se redéfinir en apparition fantomatique au clavier égrenant des sons de cloches et au thérémine dont les ondes offrent la synthèse parfaite de l’art luzien, mêlant la grâce de leur légèreté invisible à une certaine élégance low-tech. A l’instar des pizzicatos et du chœur aérien accompagnant une liste, plus surréaliste que glauque, de compositeurs morts dans un accident de voiture, ce réenchantement musical du monde est beaucoup plus profond qu’il n’en a l’air ou qu’il ne veut bien le dire. Comme dans un rêve, dont ces “Lieder” partagent les brumes, ce sera à chacun de reconstituer le sens de l’énigme. Ou, plutôt de se laisser embarquer vers les chemins psychiques et sensoriels inattendus, aux frontières de la mort, où elle semble nous mener avec humour et une douce mélancolie.

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