Vancouver : à l’ouest toute

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Coincés entre les fêtes de fin d’année et les vacances d’hiver, au cœur de la dépression saisonnière, les mois de janvier et février sont un moment creux de l’actualité festivalière dans l’hémisphère Nord. I/O était curieux de découvrir comment, à Vancouver, le festival PuSh combat la viduité scénique depuis 2003. Oui, la viduité. Reportage.

Tout commence peut-être dans le métro parisien, avec la voix mécanique qui n’est pas loin de l’hexamètre dactylique : « Gare du Nord, gare du Nord, assurez-vous de n’avoir rien oublié à bord », dont le spondée final contient une jolie rime riche. Et si je commence par cet épisode d’apparence futile, c’est qu’il est d’abord question ici de boussole et de point cardinaux : Vancouver, c’est littéralement le far west. L’un des points les plus occidentaux de notre projection mercatorienne, à 5 000 kilomètres de New York et nettement plus de Ris-Orangis. Bien que la ville canadienne soit aujourd’hui l’un des principaux hubs touristico-économiques de la côte Ouest du continent nord-américain, elle a conservé une ambiance de ville de pionniers qui n’est pas totalement étrangère à l’énergie spécifique portée par son principal festival de spectacles vivants, PuSh. On m’a prévenu : c’est peut-être le pire moment de l’année pour visiter la région, uniformément froid et pluvieux. Cette navrante anticipation météorologique est peut-être la condition d’une dialectique fulgurante, dans laquelle I/O trouve tout naturellement une nouvelle explication de son acronyme, tant il est évident qu’ici, au cœur de l’hiver, on circule entre l’indoors et l’outdoors. La ligne de fraction divise la vie culturelle et touristique en deux, entre sculptures en plein air et musées d’art, entre l’écran géant et immersif de FlyOver Canada et le snowshoeing sur Grouse Mountain, entre les food trucks Japadog et l’exposition « Takashi Murakami » à la Vancouver Art Gallery. Comme souvent sur la côte Ouest nord-américaine, on dîne tôt, ce qui signifie aller au théâtre en ayant déjà mangé et, croyez-moi, cela change fondamentalement son expérience de spectateur. Surtout lorsque la session apéritive se déroule au bar Uva, en plein centre-ville, dont la barmaid est formée à répondre à des demandes du type : « Faites-moi un cocktail aphrodisiaque, épais mais léger, avec des bulles, un aspect mousseux et un arrière-goût de gingembre. » Extravagance sensorielle qui se révèle un assez bon prélude au premier spectacle vu dans le cadre de PuSh, à Performance Works sur l’île de Granville : « Foxconn Frequency », épisode 3 « For three visible Chinese performers », du Hong Kong Exile, compagnie pluridisciplinaire basée à Vancouver. Cet ovni scénique est d’une radicalité peu commune, sorte de projet techno-musicalo-conceptuel sur la Chine industrieuse et les conditions de travail extrêmes de ses ateliers de fabrication. Pourtant, cette pièce auditivement à la limite du supportable ne se limite en rien à un projet sociologique, et tient tout autant d’une recherche esthétique et sensorielle simulant la représentation d’un jeu vidéo. Fort et déconcertant.

Exposition Murakami à la Vancouver Art Gallery / DR

Entre deux performances de PuSh, j’aurai le loisir de déambuler en ville et dans les environs. La Voix du Bus Touristique de la Vancouver Trolley Company est celle d’une jeune femme enjouée bien sous tous rapports, qui se qualifie de curieuse, sportive, dynamique, adorant la bonne chère, et dont la seule tare explicite est une addiction avouée aux chaussures. On a envie de boire un café avec la Voix du Bus, de lui proposer une petite promenade sur English Bay et, si affinités, de finir la soirée dans un bar à cocktails de Yale Town. La Voix du Bus est bien évidemment un concentré de tout ce qui va mal dans nos sociétés ravagées par le triomphe de la Communication. À l’extrême opposé du spectre, on suspecte que la Conductrice Locale, une quinquagénaire un peu bourrue mais jamais à court d’anecdotes sur son enfance vancouvéroise, ne possède pas toutes les qualités susmentionnées. Inutile de préciser qu’on aime immédiatement la Conductrice Locale. À cause de sa proximité avec Seattle, d’où est originaire l’enseigne verte, Vancouver est une des villes au monde possédant le plus de Starbucks au mètre carré (pas cool). Mais c’est aussi une des grandes villes les plus écolos de la planète (cool), les plus absurdement chères (pas du tout cool), et l’endroit où la famille de Jimi Hendrix a vécu (tiré par les cheveux, mais très cool). On est heureux d’apprendre dans un dépliant que Kate Winslet, après un tournage dans la région, est tombée amoureuse de sa « nature incroyable, sauvage, merveilleuse » : s’il n’est pas totalement impossible qu’elle interprétait ce jour-là un énième avatar de la Voix du Bus, reste qu’elle dit la vérité : cette ville coincée entre les montagnes et la mer a de la chance. Et si Vancouver est une des villes les plus concernées par l’environnement de la planète, c’est aussi dû à son lien très particulier avec la nature et les Premières Nations/autochtones/Amérindiens/indigènes (barrer les mentions les moins politiquement correctes). Tout dans mon hôtel, The Listel, est en mode écolo-friendly, du café biodégradable à la suppression de la centralisation lumineuse jusqu’au tri sélectif dans les chambres (ce qui signifie trois poubelles ; j’imagine le calvaire pour le personnel de ménage). Dans la douche, il faut passer par l’eau froide pour obtenir l’eau chaude, et c’est une petite leçon de zen à moindres frais. Si vous circulez dans le coin du Listel, ne ratez pas Forage, restaurant sustainable et surtout parfaitement délicieux où même le carpaccio de bison provient d’un animal chassé et tué à mains nues par le chef quand il s’ennuie le dimanche.

Vancouver est avant tout une ville asiatique, et la programmation de PuSh en tient compte. Rien que dans les trois blocks autour de l’hôtel, on a le choix entre 12 restaurants coréens, 18 japonais, 10 vietnamiens et 8 indiens. Mais ce n’est rien comparé à Richmond, la banlieue chinoise. J’y échoue pour dénicher une petite perle ludique, à vingt-cinq minutes de SkyTrain du centre-ville, Breakout VR. Voilà une salle d’arcade de réalité virtuelle comme il commence à en pousser un peu partout dans le monde, mais dont la fréquentation est encore largement réservée aux hardcore gamers, aux ados du quartier et aux séminaires d’entreprise. Dommage, car voilà une excellente activité antidépressive. Quant au Chinatown, il a un côté pléonasmatique, et on y trouve l’excellent Torafuku, restaurant branché qui propose une fusion de saveurs asiatiques, dans des métissages parfois expérimentaux mais toujours savoureux, originaux et frais. Car si Vancouver est avant tout un paradis pour les sports d’hiver, c’est plutôt la tiédeur apaisante des activités d’intérieur que l’on recherche, et il est facile de vouer un culte à la sainte trinité « shopping, gaming, fooding  ». En témoigne le Dine Out Vancouver, festival gastronomique qui se déroule en même temps que le PuSh. Les tours Off the Eaten Track (j’aurai remarqué au cours de mon séjour l’appétence non feinte des Vancouvérois pour les jeux de mots, cf. la balade intitulée « Wok Your Way » ou le cocktail « Cosmo-Not ») proposent une combo de 50 % de marche, 50 % dégustation, sortant des sentiers battus autour de l’ancien quartier olympique (souvenir fantomatique des Jeux d’hiver de 2010) et jusqu’aux abords de Mount Pleasant. Le quartier n’ayant aucune attraction touristique à proprement parler, c’est une grande prouesse de notre guide Bonnie que de rendre le trajet de 2 h 30 un excitant périple urbain où l’on entend parler aussi bien d’immeubles sociaux préfabriqués que de boulangerie hipster dont le créateur, Félix, un Vancouvérois de 23 ans, produit une sympathique variante de Poilâne ; mais aussi et surtout de breweries aux 500 variantes de bières (par esprit de contradiction, je me contenterai d’une boisson au kombucha).

« The Eternal Tides » © Chin Cheng Tsai

Mais foin de digressions culinario-touristiques, revenons à PuSh. Quelqu’un de l’équipe me fait remarquer que ce dernier est l’un des festivals nord-américains de performance contemporaine curieusement créés il y a très exactement quatorze ans (avec Under the Radar à New York, Fusebox à Austin, TBA à Portland). Que s’est-il passé en 2005 pour générer une telle dynamique simultanée, et pourtant non coordonnée ? À défaut d’une réponse définitive, on placera volontiers l’interrogation sous les auspices d’un inconscient collectif jungien du monde de la curation artistique. Tous ces festivals ont en commun une évidente affinité élective en matière de représentations scéniques, faites de postmodernité, d’hybridation et de transdisciplinarité (sic). Norman Armour, fondateur et directeur du PuSh, acquiescerait certainement si on lui disait que son festival est tout aussi vancouvérois que Fusebox est austinien. Il y a, dans l’énergie de tout événement de cet ordre, une dimension géographique et locale, et à sillonner à longueur d’année les festivals du monde entier, I/O en est le témoin privilégié. On serait bien en peine de définir ce qui fait que le PuSh est le PuSh. Sans doute un subtil mélange d’esprit défricheur hérité des origines de Vancouver, d’influence asiatique, de présence incontournable des Premières Nations, d’équilibre entre grands shows (le lent et somptueux « The Eternal Tides » de Lin Lee-Chen au Queen Elizabeth Theatre) et performances radicales (« Pour » de Daina Ashbee qui utilise une métaphore animale pour parler des règles féminines : un spectacle littéralement « what the phoque  »). PuSh pourrait très bien se reconnaître comme acronyme non officiel de « Persist until something happens  », comme il a été suggéré il y a quelques années. Car, s’il s’agit de pousser (les frontières artistiques ou ses propres œillères), c’est d’abord pour que quelque chose surgisse ; voilà un festival qui ne débarque pas au milieu de l’hiver et de la pluie pour créer du divertissement neutre et bon marché. Il attend autre chose du spectateur, et c’est tant mieux. Son public vient surtout de la grande agglomération de Vancouver, et est assez jeune. Réunissant une vingtaine de lieux, à la fois municipaux et privés, le festival ne propose que peu de coproductions mais met en revanche un engagement fort à défendre des projets locaux, parfois flirtant avec le sociétal, comme l’hétérodoxe « King Arthur’s Night », dont la distribution inclut des comédiens atteints de trisomie 21. Le programme est complété par les tournées de pièces phares de la saison passée canadienne (« Some Hope For The Bastards », que I/O avait vu au FTA en mai 2017), mais quelques morceaux choisis de tournées internationales, comme « MDLSX » des Italiens de Motus ou encore « Meeting » des Australiens Antony Hamilton et Alisdair Macindoe, dont nous avions évoqué l’excellent travail cybernétique dans I/O n° 58. Et puis PuSh n’oublie pas ses after, avec des soirées-performances comme le « Spokaoke » d’Annie Dorsen (concept génial qui nous avait déjà séduits lors du festival (tjcc) au T2G en juin 2016) ou un line-up électro-hip-hop d’autochtones de Turtle Island : comme dirait Véronique Sanson, les gens de la nuit ne sont-ils pas toujours là quand il faut ?

Le mot de Gertrude Stein : « Ce n’est pas tant ce que Paris donne, c’est ce que Paris n’enlève pas » pourrait tout aussi bien s’appliquer à la Vancouver des années 2010 : une ville qui permet de rester soi. Il ne tient alors qu’à nous, voyageur et festivalier, de remplir l’espace-temps canadien avec son énergie propre, et c’est bien ce que propose PuSh chaque année. On vous y voit l’année prochaine ?

PuSh Festival, du 16 janvier au 4 février 2018

Adresses citées :
The Listel Hotel, ForageUva Wine & Cocktail Bar, Off the Eaten Track, TorafukuBreakOut VR, Dine Out Vancouver Festival, Vancouver Trolley Company.
Et pour toutes les infos touristiques : Tourism Vancouver 

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