Hymen Hymne

Manifeste pour une nouvelle aurore

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Tout commence par un cadeau. Comment cannibaliser les images ? Comment faire une tornade ? Comment nettoyer la peur ? Comment faire trembler la terre ? Ces mantras déguisés en question sont posés au sol ; ils attendent pour réactiver leur puissance reptilienne la main qui les choisit. Dans cet espace qui bientôt sera plongé dans un noir profond, il faut prendre du courage et une dose de magie ancestrale pour être prêt à accueillir ce qui vient.

Car s’adonner au rituel chorégraphié et chanté de Nina Santes, c’est accepter de voir s’accroître sa force vitale, c’est désenbouer ses canaux qui mènent au ciel, c’est bousculer les dieux, c’est filer le lien de sorcière à déesse, c’est croire en la résurrection. C’est réaffirmer la puissance agissante du corps comme temple sacré, de la voix comme médium privilégié vers l’obscur, de l’empathie comme source d’épanouissement. Pourtant très incarné, l’individu (interprètes et public) se fond volontiers dans un collectif de corps marginaux et hybrides, chimère à la fois étrange et bienveillante ; difficile de distinguer, assis sur le plateau, d’où viennent les sons et les incantations. À l’affût des éclairs de lumière, des soubresauts de lampes de poche, le spectateur médusé est enveloppé, porté par une psalmodie chorale mystérieuse ; les masques qui obstruent parfois la bouche des cinq officiants empêchent de distinguer d’où proviennent les voix. Flouter la provenance et privilégier la propagation indéfinie dans l’air, surprendre par une construction dramaturgique séquencée et fluide, tout est fait pour activer un sentiment de communauté autour de figures féminines pourtant impressionnantes dans leur force et leur rapport au monde.

Jusqu’aux magnifiques pleureuses, en silence, veillant de leurs gestes expressionnistes ralentis celui qui gît sous les linges. Partager la douleur du masculin qui meurt et fêter le retour à la lumière de l’humain qui renaît dans une transe qui ne finira qu’à l’épuisement des corps. Tantôt saint Paul sur le chemin de Damas, tantôt Œdipe coincé dans son fatum, l’aveuglement mystique et mythologique est un thème récurrent du rituel ; Nina Santes pointe subtilement nos paresses, nos paupières qui se baissent quand la réalité est trop violente, notre refus de voir et de croire en l’aurore. Inspiré des mouvements écoféministes nés à la fin des années 1970 aux États-Unis et notamment des propos de la militante altermondialiste et sorcière néopaïenne américaine Starhawk, ce projet interroge au-delà de la pratique de la sorcellerie, la figure de la sorcière comme un potentiel, un réceptacle volontaire, une pythie contemporaine. Qu’elle soit montrée du doigt ou autoproclamée, celle qui est rejetée ou qui choisit délibérément d’occuper la marge, celle qui est déviante, dangereuse, celle qui prend soin de l’obscur, des âmes et de la nature s’empare de son corps et de sa voix pour jeter un sort aux remparts immuables de ce qui doit être.

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