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Après des mois de fermeture imposée par la crise sanitaire, le Théâtre de la Ville a rouvert ses portes à l’occasion d’une « veillée » : deux nuits complètes de retrouvailles scéniques orchestrées par Emmanuel Demarcy-Mota, pour revenir sur l’étrange vague pandémique que nous avons essuyée et ouvrir notre imaginaire à des rivages plus sereins. Pour I/O Gazette, j’ai pu assister à la nuit du mardi 23 juin.

C’est d’ordinaire un rituel réservé aux morts, mais il ne s’agira pas ici d’une veillée funèbre, même si parfois nous pourrons sentir la présence des disparus dans le creux d’un silence respectueux. C’est d’avantage aux vivants que cette soirée rend hommage, aux ressources qu’ils ont mobilisées pour maintenir ce lien si particulier qu’entretient le théâtre et dont nous fûmes privés pour préserver des vies. « Tenir parole », c’est avant tout la mise en lumière et en espace de ce que le Théâtre de la Ville a déployé pour garder le feu allumé malgré la tempête et l’interdiction d’être ensemble, à savoir les consultations poétiques. Ce détournement si habile de la fonction médicale, inventé à la Comédie de Reims il y a presque 20 ans avec l’auteur Fabrice Melquiot, a retrouvé avec le confinement une utilité toute évidente et s’est avéré salvateur face à la pénurie de partage du sensible. Pendant 12 semaines, des acteurs ont téléphoné à plus de 6 000 personnes à travers le monde, prescrivant plus de 8 000 poèmes en 19 langues différentes. Ils ont été rejoints ensuite par quelques savants qui ont, à leur tour, proposé leurs consultations scientifiques, substituant la beauté des astres et des particules à celle des vers et des figures de style. C’est ainsi qu’une partie de cette « troupe imaginaire » vient nous faire le récit scénique de cette expérience. Le directeur nous avertit : il ne s’agit pas d’un spectacle mais bien d’une représentation, une mise en forme de l’écoute partagée et des relations qui se sont nouées entre les artistes et les appelants.

L’émotion est vive. Celle première, d’abord, de retrouver les fauteuils rouges de l’Espace Cardin et de sentir le noir et le silence se faire dans la salle. Et puis d’entendre les témoignages directs de cette séquence si marquante de la restriction des corps dans les habitations et de la course de fond contre la maladie pour les personnels soignants. Trois tableaux d’une heure pour raconter un processus de remédiation aux blessures intimes par la poésie, en l’absence de remède contre le virus. Les acteurs forment un chœur pour lire ou dire alternativement les récits, les dialogues téléphoniques, tandis qu’Arman Méliès à la guitare et Henri Tournier et ses flûtes créent des nappes musicales pour les accompagner. On entend donc les mots de gens ordinaires, coincés dans quelques mètres carrés à Bayonne ou à Taïwan, répondre à ceux d’Hugo, de Pessoa, de Prévert ou encore de ce médecin de garde à la Pitié Salpêtrière. Le temps et l’espace si malmenés se réconcilient. Au fil des tableaux on progresse, dans une chronologie mais aussi dans une ouverture au monde. On entend d’autres langues et l’imaginaire scientifique vient enrichir l’imaginaire littéraire. Enfin, dans le dernier volet du triptyque, c’est par le prisme des équipes soignantes affairées à éteindre l’incendie épidémiologique que nous achevons la traversée. Un voyage qui a la grâce de la tentative, la prudence du tâtonnement, puisque encore si fusionnel avec l’actualité. Quelques éléments spectaculaires entrent comme par effraction dans cette épopée délicate : un extrait de « Jeux de massacre » d’Ionesco, des consignes sanitaires jouées avec outrance… Électrochoc par la fiction, et le théâtre semble retrouver toute sa puissance perdue.

Une fois ce journal de bord poétique refermé, la nuit se poursuit par une succession d’autres spectacles. Il s’agit de ressentir le plaisir de se retrouver sur la durée, mais aussi de rendre compte de l’endurance dont il a fallu faire preuve pour tenir, loin les uns des autres, ou dans la lutte contre la maladie. Les trilles du quatuor de saxophones Ellipsos font danser les branches des arbres du jardin des Champs-Élysées sur la scène extérieure du théâtre. Le public reprend en chœur les quelques standards de gospel proposés à la voix comme autant de friandises musicales. Puis nous montons au studio pour assister à « Ionesco suite », un montage de différentes pièces du dramaturge roumain, ancien spectacle du répertoire d’Emmanuel Demarcy-Mota qu’il remet sur le métier pour redéfinir les contours de l’absurdité de nos valeurs sociales : la famille, le couple, la fête, la sûreté, l’éducation… Les lignes ont en effet tant bougé depuis le mois de mars, qu’il apparaît d’autant plus urgent de questionner ces évidences. Enfin, à 3 h du matin, de retour dans la grande salle nous assistons avec bonheur au « Portrait de Ludmilla en Nina Simone » de David Lescot et Ludmilla Dabo. L’auteur est un artiste important dans la constellation du Théâtre de la Ville, complice de longue date de son directeur. Il vient ici lui prêter main forte pour maintenir nos cœurs et nos conscience éveillées jusqu’au lever du jour, avec une proposition qui fait écho à l’autre crise sociale qui secoue la planète, celle déclenchée par l’assassinat de George Floyd aux États-Unis. Dans une épopée musicale au dispositif épuré, il tresse ensemble le parcours de la célèbre chanteuse activiste noire et celui de la comédienne dans sa bataille pour une meilleure reconnaissance des personnes racisées au sein du Conservatoire d’art dramatique. Là encore, l’actualité brûlante du sujet alliée à la délicatesse, voire au raffinement de la forme agissent autant comme une douche froide que comme un shoot d’adrénaline. Nous voici chauffés à blanc, prêts à en découdre avec toutes les formes d’injustices. Mais c’est par un instant de contemplation, celle du lever du soleil sur les jardins à l’écoute des flûtes d’Henri Tournier, que l’odyssée s’achève.

Ainsi avons-nous tenu parole, c’est-à-dire retrouvé ce que le théâtre permet d’émerveillement et de mobilisation dans sa relation avec le réel, même par le détour de la fiction. Reconstruire ensemble, brique par brique, notre regard et notre capacité d’agir, après nous être sentis si impuissants, si empêchés pendant cette éloignement forcé.

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