Combats solitaires

Antigone à Molenbeek / Tirésias
Par

(c) Simon Gosselin

Réunissant deux pièces distinctes autour d’un même faisceau, celui de l’intériorité d’un combat solitaire, Guy Cassiers questionne l’essence même du tragique par des monologues de profondeur inégale mais habités par leurs comédiennes et lumineusement portés à la scène.

« Je ne veux pas enterrer un terroriste, je veux enterrer mon frère » : tel est le plaidoyer délivré par cette Antigone belge et contemporaine (Ghita Serraj), sœur d’un djihadiste à qui l’État refuse toute sépulture. L’enjeu philosophico-politique est énorme : y a-t-il une frontière au-delà de laquelle les lois morales et immémoriales, celles qui appliquent une forme profane de sacré au culte des morts, ne sont plus valides ? Qu’est-ce que le drame intime, subjectif, baigné de larmes, peut opposer à la structure sèche et rigide du droit ? Le sujet, malheureusement – faute incombant en grande partie au texte de Stefan Hertmans – n’est traité que dans la superficialité de la parole : là où l’Antigone des tragédies classiques, grâce à Créon, sublimait le questionnement transgressif par une dialectique multidimensionnelle (politique, métaphysique, sexuelle, générationnelle et même physique – rappelons-nous de la « petite maigre qui est assise là-bas » chez Anouilh), elle échoue ici à remuer les consciences. Le medley des quatuors 8, 11 et 15 de Chostakovitch joués par le quatuor Debussy, dont on connaît la dimension partiellement autobiographique et qui sont parmi les plus sombres et mélancoliques de la série, intervient comme figuration aussi bien du coryphée que du fatum surplombant le spectacle. Cette trame sonore, surmixée, est efficace par endroits (en particulier l’utilisation du 4e mouvement du 8e quatuor), mais englue la parole à d’autres. Plus convaincante est l’habituelle grammaire scénographique de Cassiers, déclinée ici en projections vidéo du visage de la comédienne sur d’ingénieux supports vitrés, en jeux de pénombre et de contrastes. De son échec relatif, « Antigone à Molenbeek » tire toutefois une force presque malgré lui : faire ressentir l’incapacité de ces âmes solitaires à faire entendre leur voix, condamnées, dans un enfermement littéral et symbolique, à faire rebondir à l’infini, jusqu’à la mort et au-delà, leurs mots contre les murs du monde.

A partir du même matériau – musique identique, simplement réagencée, principes scénographiques similaires – « Tirésias » offre une expérience scénique extrêmement différente. Résurgence du mythe grec par la poésie fortement autobiographique de Kae Tempest, « Etreins-toi » est une fable magnifique qui décompose la transidentité, celle de son auteur, à partir de l’histoire du prophète dont Ovide nous avait narré la singularité : « deque uiro factus (mirabile) femina septem egerat autumnos ». Devenu femme pour sept années, puis homme à nouveau, Tirésias posséderait-il une vérité à nul autre accessible ? C’est en tout cas ce que croient Zeus et Héra, qui font appel à sa sagesse pour trancher l’épineuse question du plaisir féminin et dont la réponse (« en divisant le plaisir de l’amour en dix, l’homme a une part et la femme neuf ») servira à Lacan dans sa théorie du la sublimation féminine. Valérie Dréville, inspirée par la grâce, tente de nous transmettre cette vérité qui est d’abord la connaissance de soi, indispensable poncif de la voie initiatique : « Trouve-moi à l’intérieur de toi. Laisse-moi être tout ce que je suis. » Car on est déconnecté des autres quand on l’est de soi-même. Oedipe en saura quelque chose, chez Sophocle, lorsque le vieil aveugle lui opposera cette force de vérité demeurant en lui. Certes Kae Tempest, par moments, à trop embrasser mal étreint, elle qui touche aussi bien, dans son magma de paroles, à la quête ontologique qu’aux problèmes très concrets de nos sociétés contemporaines. Mais la beauté et la puissance de sa prose poétique défoncent tout sur leur passage, annonçant que « le langage vit quand tu le parles. Fais-le entendre ». On entend. Et ici la tension chostakovitchienne, alliée à un intéressant jeu de déplacement des musiciens au fil du récit, décuple la force des mots au lieu de les neutraliser. « Tirésias » est une somptueuse façon de faire résonner l’aphorisme de Kafka, tant commenté et rarement compris : « Dans ton combat entre toi et le monde, seconde le monde ».

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