Questionnez vos petites cuillers

Reality
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Après « Rewind » et « From A to D and Back Again », inspirés respectivement des univers de Pina Bausch et d’Andy Warhol, Daria Deflorian et Antonio Tagliarini s’intéressent aux carnets de Janina Turek avec leur spectacle « Reality », monté au théâtre de la Colline. Dans ces carnets écrits sans interruption de 1943 à 2000, Janina Turek entend décrire « les faits et la réalité » ; une réalité qui prend la forme d’une étrange labellisation du quotidien. Des « enregistrements » – collezione dans le texte italien – archivent « le nombre d’appels reçus », « le nombre de personnes à qui [elle a dit] bonjour »… En palimpseste, les pages sont barrées de séries de chiffres et de statistiques, à la manière d’un code crypté. Entre poétique de l’archive, babillage d’artiste brut et curiosité contemporaine, ces carnets nous parlent de notre quotidien infra-ordinaire, qui n’a rien d’extra-ordinaire, pour citer Georges Perec : « Ce qui nous parle, me semble-t‑il, c’est toujours l’événement, l’insolite, l’extra-ordinaire : cinq colonnes à la une, grosses manchettes. Les trains ne se mettent à exister que lorsqu’ils déraillent, et plus il y a de voyageurs morts, plus les trains existent […] » (« L’Infra-ordinaire », 1989).

« La pensée vient du paillasson » : en 1943, Janina Turek apprend la déportation de son époux pour Auschwitz. Un accident de l’histoire intime, survenu sur un paillasson, là même où elle décide d’entamer ses carnets. Ainsi, en 1945, le retour de l’époux sera classé comme « visite non annoncée ».

Face à cette restitution fragmentaire de la vie de Janina Turek, le duo Deflorian-Tagliarini cherche à créer des effets de « courts-circuits » entre la scène et le public, en exploitant un dispositif stylistique très riche – figures de correction pour l’essentiel. Hypotypose, épanorthose, prétérition, énumération, digression, ellipse vont régir la dramaturgie, qui n’avance que par « retouches », en travaillant sur l’image et l’impression. Le tout renforcé par le jeu dialogique des acteurs, qui, loin d’une recherche biographique de la vérité, jouent avec les scénarisations possibles de la banalité, au profit d’un slow théâtre sensuel. Dernier film vu par Janina Turek ? « Jouant à Dieu »…

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