© Jaime Roque de la Cruz

La Maison Van Cleef & Arpels affermit son lien avec le milieu de la danse moyennant son programme Dance Reflections. Un festival, du même nom, invite dans la capitale britannique des propositions à l’affiche de trois des plus grands établissements de la ville : le Sadler’s Wells, la Royal Opera House et la Tate Modern. Mêlant œuvres de répertoire et créations plus récentes de la danse moderne et contemporaine, la programmation dresse un portrait de la scène chorégraphique de ces dernières décennies.

Le Sadler’s Wells accueille dans sa grande salle un monument de la danse moderne, “Dance” de Lucinda Childs. Enfant de New-York et des écoles postmodernes des années 60-70, la chorégraphe a trouvé – avec ce spectacle – sa notoriété et son chef-d’œuvre. Fidèle à la patte de la scène expérimentale de l’époque, cette œuvre canonique est une convergence de disciplines, cosignée par le compositeur Philip Glass et l’artiste plasticien Sol LeWitt. La démarche est essentialiste. Chaque parti s’est exercé à produire une définition de son médium, comme l’indique le choix du titre. Philip Glass, ami et collaborateur de Lucinda Childs depuis leur collaboration sur “Einstein on the Beach” de Bob Wilson, a composé spécifiquement pour le spectacle une œuvre minimaliste à l’image du travail de la chorégraphe. Le minimalisme réside dans la répétitivité têtue de la composition mais l’œuvre est remarquable de densité par le resserrement des notes, chaque instrument et voix arrivant d’un bloc, nous opposant un mur de son extrêmement compact. Il semble dire que la musique n’est autre que des voix, des instruments, des notes jouées ensemble, les voici donc.

Dans le même esprit, la chorégraphie de Lucinda propose son médium en concentré : des entrées et sorties de plateau, des tours, des sauts, des changements de direction, des positions qui se succèdent. Elle aussi nous y met face par une extrême densité de ces éléments et par leur répétition continue. Elle souligne aussi de la danse, et du spectacle vivant en général, son irréductible inconstance. De fait, plus les mouvements se répètent à l’identique, plus les micro-fluctuations deviennent évènements. Le lien entre la musique et les mouvements semble répondre à la manière dont les danseurs interagissent entre eux. Ils dansent ensemble sans jamais se toucher. Ils semblent dans un cycle perpétuel de rapprochement et d’éloignement. Jamais trop loin, jamais trop prêt. Une pulsation. Un battement. Les corps s’ouvrent puis se ferment sur une droite sans fin.

La contribution de Sol LeWitt est le sel de l’œuvre. Elle apporte l’enchantement qui l’élève en chef d’œuvre. Plutôt que de faire un décor de ses œuvres, comme l’ont fait beaucoup d’artistes sur des propositions pluridisciplinaires de l’époque, il a eu le génie de faire des danseurs leur propre décor. En effet, à l’époque précise où Charles Atlas et Cunningham expérimentent la vidéo-danse, Sol Lewitt filme lui aussi les danseurs de Lucinda Childs. Mais lui projette le film sur un écran transparent posé comme quatrième mur, placé entre le spectateur et les danseurs. La beauté de son montage en fait une œuvre visuelle en soi et la multiplicité des angles en fait une sculpture. Ainsi en duo sur une même musique, les interprètes de l’opéra de Lyon dansent avec ceux de 1979, ces derniers ignorant – de fait – l’œuvre à laquelle ils prennent part. En fonction du montage et d’où Sol capture son image, la scène se divise, se multiplie. Un plateau, puis deux, puis quatre. Duo savoureux entre la danse contemporaine et ses fantômes, qui ne cessent de la hanter. Chaque différence – même quasi imperceptible – semble la mesure du temps qui a passé, d’une époque et de ses corps disparus. Une avant-garde passée au répertoire, une danse qui réincarne sa révolution dans l’ombre de ceux qui l’ont faite.

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