Mime un mime qui mime un mime

Jusqu'à présent, personne n'a ouvert mon crâne pour voir s'il y avait un cerveau dedans
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© Tom Durand

La première et formidable « récréation philosophique » de Stéphanie Aflalo s’apparente à un échange philosophique postmoderne, à un anti dialogue platonicien que Wittgenstein aurait écrit lui-même pour formaliser son entreprise déconstructiviste. Loin de toute prestance socratique, la tête pensante (Stéphanie 1) qui dirige ce dialogue depuis un écran de télévision, est une tête souvent coupée. Les cartons, et les quelques images avec lesquels elle s’exprime mobilisent directement la sémiotique théâtrale elle-même, des consignes de sécurité au décompte (3, 2, 1, 0, -1, -2, -3) qui indiquera le véritable début du spectacle. Cette auto-réflexivité blagueuse de la représentation invite immédiatement le spectateur à se moquer et à douter du signe linguistique lui-même, gravé en rouge sur les papiers que la philosophe nous montre. Ce sur-référencement du dispositif théâtral provoque paradoxalement une vulnérabilité salvatrice du signe qui ne cesse de s’accroître avec humour tout au long du protocole. 

Loin de la maïeutique platonicienne, les questions de la philosophe virtuelle ne permettent plus d’atteindre la vérité mais de suspendre le médium qui permet de le faire : le langage. De fait, cette tête autoritaire au cerveau invisible est secondée par une présence en blanc (Stéphanie 2) qui, dans le temps de la performance, vient réinscrire du corps, du grain vocal, de la confusion verbale et du silence dans l’interrogatoire effréné, assorti d’injonctions linguistiques qu’on lui fait subir (« Dis quelque chose de faux. / Dis quelque chose d’insensé / Dis quelque chose de vrai mais d’insensé / Fais le bruit de la chute. Fais le bruit de la pluie. / Fais le bruit de la pluie anglaise »…). Nous pensons par instant au « Voyage au pays sonore » de Peter Handke, pièce très wittgensteinienne qui cherchait l’émergence radicale sur le plateau de questions sans réponse, de questions qui seraient un pur creusement du signe car elles mettraient en péril et en éveil la vieille machine langagière. Ici, l’auxiliaire organique de la philosophe malade entre elle aussi en résistance face à la tyrannie du dire. La parole est débordée par sa présence qui finit par se taire. Son corps devient le lieu du doute, le lieu où la question ne se résout pas mais où elle s’intensifie. Stéphanie 2 est celle qui brûle le langage et qui finit par provoquer la dissolution à l’écran de la philosophe (parce qu’un incendie, nous apprend-on, « n’est PAS un moment opportun pour philosopher »).

Vivement l’alarme qui sonnera les prochaines récréations de Stéphanie Aflalo, qui signe ici un spectacle brillant, une petite forme immense, conceptuelle et pourtant très accessible.

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