En politique, la Méditerranée et l’immigration, c’est un peu comme l’éclair et le tonnerre : à peine prononcé le premier mot, on peut compter le nombre de secondes avant le deuxième. La plupart du temps, on ne s’écharpe même plus sur le sujet, l’imaginaire raciste n’a pas attendu BFM pour remporter les suffrages de l’esprit.

C’est un peu pareil en art, mais de l’autre bord : les fables de la Méditerranée contemporaine sont trustées par la même angoisse, mais elles s’attardent sur le sort des victimes et des migrants. Bref, à positions inverses, même réalité : le théâtre invente une résistance mineure face à l’air du temps nauséabond. Quelques jours avant la candidature Zemmour, chez qui la mer est un Tartare d’où émergent les démons arabo-musulmans, la Biennale des Arts de la Scène en Méditerranée, coordonnée par le Théâtre des 13 Vents, se terminait par une célébration cosmopolite qui déplairait fort heureusement au chroniqueur médiatique : suite au lumineux séminaire d’Olivier Neveux, se mêlaient un Roberto Castello (italien) en fabuleuse crise de folie, un court-métrage (libanais) de Wissam Charaf, une performance de chant traditionnel (basque) et un DJ set (égyptien). 

Reporté d’un an à cause de la pandémie, le festival a pris l’audacieux parti de ne s’asservir qu’à l’espace qu’il enserre : la programmation est géographique, pas thématique. En filigrane, le désir de comprendre la fiction en cartographe passionné : par exemple, quels points de convergence entre la Grèce, la Palestine et l’Égypte, dans les spectacles et aussi dans les discours, à l’occasion des trois jours de rencontres organisées au 13 Vents ? Peut-être plus qu’avec des topoï bas de gamme, la Biennale, dessinant un imaginaire expérimental de la Méditerranée, compose avec une dynamique sociogéographique, en compagnie d’artistes de choix : d’Angélica Liddell à Bashar Murkus, en passant par Chrystèle Khodr ou Mounâ Nemri. Avec l’espoir secret, en ravivant les mythes abîmés par le racisme et autres idées noires, de « désincarcérer » l’imaginaire de la Méditerranée — pour qu’à nouveau on puisse la rêver, et donc la comprendre.  

Bien sûr, le festival a lieu en territoire occitan, il s’agit d’une Méditerranée à l’échelle du local : l’identité montpelliéraine y est agréablement débordée par des imaginaires exogènes. On retrouve des compagnies du coin (Le Grand Cerf Bleu), certaines aventurées dans des histoires méditerranéennes (« C’était un samedi » d’Irène Bonnaud), d’autres encore dirigées par des artistes étrangers (le VASISTAS Group d’Argyro Chioti). De la même manière, c’est l’occasion pour des lieux alternatifs de se connecter à une identité internationale : par exemple, La Bulle Bleue — un ESAT pour travailleurs en situation de handicap, qui rappelle aux connaisseurs l’Oiseau-Mouche de Roubaix. Inauguré il y a dix ans par Delphine Maurel, il propose des compagnonnages aux long cours avec des artistes de théâtre public : Bruno Geslin récemment, et aujourd’hui Marie Lamachère et Maguelone Vidal. À la rencontre de la troupe permanente, ceux-ci poursuivront parfois leur collaboration avec certains acteurs, à l’image d’Arnaud Gélis dans « Le Feu, la fumée, le soufre », dernier spectacle en date de Bruno Geslin.

Dans le cadre de la Biennale, retenons « Julien », dont le dispositif aride est une délicate chambre d’écho pour les émotions de Julien Colombo : Maguelone Vidal, à la mise en scène et à la composition, tisse habilement le temps à travers le corps empêché de l’acteur. Récit autobiographique, presque immersif, autour de l’expérience intime de comédien, « Julien » est une sémillante matière scénique et sonore qui témoigne à elle seule de la nécessité de la Bulle Bleue. Onze autres lieux émaillent déjà la programmation de cette première Biennale, de Sète jusqu’à Alès : c’est dire à quel point elle offre une cartographie artistique prometteuse pour sa deuxième édition en 2023.

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