Orphée aphone

Chanter pour le vent

Par

© Marie Pétry

Avec « Orphée aphone », le dramaturge (et chanteuse – sic) Vanasay Khamphommala signe sa première création en tant qu’artiste associé au théâtre Olympia de Tours, après avoir été le complice fidèle de son directeur, Jacques Vincey.

Comme toute tragédie, le spectacle commence par un prologue, un rituel incantatoire ici, amorcé cet été en Avignon dans le cadre des « Sujets à vif ». Dans cette « invocation à la Muse », la parole enchantée d’un poète est d’entrée de jeu violentée par une femme plus inspirée, comme le sera celle d’Orphée par l’expérience du deuil. Après cette petite forme donnée dans une installation champêtre peuplée par un bestiaire en toc et un scribe farceur, le plateau s’enténèbre. Les étendues de pierres et de sable noirs tracent alors la réalité impalpable de l’enfer, magnifiquement suggérée par la scénographie de Caroline Oriot et les lumières de Pauline Guyonnet (récente complice de Daniel Jeanneteau). Tel un spectre de Claude Régy, Orphée profère dans un halo de fumée, de tulles et de paillettes son ode à l’absente, parole torturée par la colère divine (qui l’oblige entre autres à uriner sur une marguerite…). Lorsque Eurydice entre en scène, dans la seconde partie du spectacle, les beaux alexandrins pulvérisés de Vanasay Khamphommala endeuillent alors la plénitude réconfortante du chant, au profit d’une langue résolument travaillée par la perte.

« Orphée aphone » est, selon son concepteur (qui ne se définit pas comme metteur en scène, tant il a laissé libre cours aux belles trouvailles esthétiques de ses collaborateurs), une pièce avant tout sur le manque, bien qu’elle aborde aussi les limites de la représentation mythique et la transsexualité. Au-delà de cet entrecroisement subtil de thématiques et de perspectives, la composition frappe par son audace formelle. Il est rare d’assister à une expérimentation théâtrale aussi féconde, tant les simples adorateurs du mythe trouveront une vraie force narrative et émotive dans cette proposition, toujours décloisonnée par la prolifération d’esthétiques et de registres (le tragique étant sans cesse contaminé par un humour graveleux, dont le shakespearien Khamphommalaa le secret). Cette « joyeuse invitation à réessayer », permise selon l’artiste par le mythe, est peut-être l’hommage le plus sincère que l’on pouvait rendre à Eurydice, cette Muse que Maurice Blanchot associait à « l’autrenuit ». Cette nuit, on ne peut en effet l’atteindre que par le travestissement, la subversion des distances et des rapports entre les mondes. L’absente n’est plus alors une chimère poétique mais une réalité métaphysique, incarnée par la chair et la matérialité d’une scène très contemporaine qui remodèle les origines, dans un néoclassicisme postdramatique que l’on ne connaissait pas encore.

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