Les pèlerins de la matière

La vita nuova
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Si, comme le dit Artaud, « le vrai théâtre naît d’une anarchie qui s’organise », « La vita nuova » se situe au cœur de cette tension originaire et use, pour nous la transmettre, d’une suite d’artifices théâtraux comme autant de diffractions : la réalité et la fiction, le symbole et la parole, le poème et la harangue, l’art et l’artisanat…Romeo Castellucci, dont toutes les créations semblent tutoyer les mystères, ouvre une nouvelle fois un sillon métaphysique et révèle un magma d’affirmations et de questions en gestation. Lui qui, depuis des années, refuse et réfute le vocabulaire religieux pour définir son travail semble cette fois-ci concéder qu’il s’agit bien là d’une liturgie.

Dans un parking, revêtues de leur linceul, dorment des allées de voitures, éclairées par une armée de néons blêmes toussotants. L’immersion (conçue par Scott Gibbons, grand chaman des subtilités du son en scène) se construit grâce aux chants des oiseaux, aux bêlements et aux klaxons ou autres moteurs énervés qui livrent un combat intime entre l’appel de l’extérieur (la nature, la vie passée ou à venir) et l’âpreté de la caverne, lieu de fortune ou de repli. Cinq hiératiques bergers noirs en aube blanche veillent sur ce troupeau de tôles, archétype du quotidien et du savoir-faire humains, clones de machines à présent abandonnées. Ils s’adonnent à un rite païen, un ballet silencieux où chaque geste, théurgique, semble abscons mais agissant, et les objets tour à tour activés densifient l’espace tout en le sacralisant. Un anneau d’or, une branche d’arbre nue, un filet d’oranges, un grand oiseau noir naturalisé, une vanité en plâtre, une moulure en stuc dorée sont ainsi convoqués – bribes éparses d’une nouvelle vie à inventer – pour témoigner de l’importance vitale de la beauté.

La parole (écrite par Claudia Castellucci) soudain proclamée du haut de la carcasse est un manifeste, une attaque frontale aux artistes dont les productions semblent incapables de toucher les corps du public. Cette parabole est une forme d’expression pensée pour être accessible à tous, pourtant certains sont agacés par cette simplicité :« Ils font bien de nous mépriser, parce qu’ils s’attendent à une langue pleine de doubles sens poétiques dont ils ont envie de déchiffrer la “complexité” grâce à leur culture humaniste. Eh bien ici, celui qui est cultivé et celui que ne l’est pas ont exactement les mêmes possibilités parce que c’est un théâtre qui transcende la culture. » Pour Claudia et Romeo Castellucci, tout est affaire de matière, de concret, de réel (et non de réalité). Quand on renverse une voiture, on appelle à la révolte bien sûr, même si dans ce garage la violence du geste est d’abord poésie.La révolte de l’art décoratif contre l’art contemporain s’incarne dans ce lieu sans horizon ; l’urgence du dire et du faire le transforme alors en agora. L’ornement redevient le temps de la performance l’apanage des prophètes, et la polémique ainsi relancée interroge chaque spectateur sans lui concéder la moindre piste de réponse. Ici, le public est envisagé comme capable d’introspection, et c’est à chacun d’observer comment l’initiation à cette nouvelle vie fait écho à ses propres aspirations.

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