(c) Carole Parodi

Réinterpréter une œuvre du répertoire au point d’en détourner complètement le sens ne fait pas peur au metteur en scène belge Luk Perceval. Il n’en est pas à son premier essai, lui à qui on doit de multiples réécritures de Shakespeare, Zola, Wagner, Strindberg. Vouloir exhausser les beautés profondes, en éliminant notamment ses sections parlées, de « L’Enlèvement au Sérail », œuvre orientaliste incontestablement kitsch et dotée d’une intrigue puérile, est une prise de risque respectable. On a le cœur un peu serré d’être privé du si beau duo entre Osmin et Blonde, ainsi que du finale remplacé par un lied importé, mais on se dit qu’on peut, en sincérité, tenter l’expérience de cette métamorphose d’une fantaisie mozartienne en mélodrame belgo-universaliste.

Le problème est que le regard de Perceval sur le Sérail se révèle prédateur. A force de vouloir transformer l’enfermement de Konstanze et Blonde en une catharsis de la douleur de l’humanité entière, le spectacle aboutit à leur faire dire… ce qu’ils ne disent pas. Des personnages aux cheveux gris interrompent Mozart et son librettiste Gottlib Stephanie pour déclamer au micro de noirs monologues sur l’état dépressif notre monde contemporain, monologues plutôt bien écrits d’ailleurs – l’auteure Asli Erdogan est aux commandes – mais fort éloignés, c’est un euphémisme, de ce qui se passe sur scène…

Cet anachronisme assumé, bras d’honneur contemporanéisant où le surtexte XXIe  siècle supplante clairement l’œuvre qu’elle est censée éclairer, a provoqué un tonnerre de huées à la tombée du rideau. Peu amusé et peu ému, le public a rejeté cette tragédisation au forceps du « Sérail », questionnant sa justesse, la jugeant aussi condescendante, sans doute.

C’est dommage parce que les voix, à défaut d’être de premier ordre, étaient engagées et prometteuses. Olga Pudova est une Konstanze peu à l’aise dans la bouffonnerie (aigus criards) mais fort convaincante dans ses moments dramatiques. Claire de Sévigné manque de projection mais séduit par sa clarté et sa grande justesse. Les hommes sont moins à l’honneur : voix un peu serrée de Julien Behr en Belmonte, Nahuel di Pierro terne en Osmin.

Ce spectacle en demi-teinte aurait pu être sauvé par l’Orchestre de la Suisse Romande, dirigé pour la première fois par Fabio Biondi. C’est un bon orchestre, qui avait fait déplacer ses vents à l’avant de la fosse pour l’occasion. Cette couleur chambriste a été tenue tout du long, rendant l’écoute fort agréable. Hélas il manquait quelques répétitions au soir de la première, le chef ne « tenait » ni son chœur ni ses chanteurs et le nombre de décalages dans les attaques et de mésententes de tempi provoquèrent une certaine gêne.

Un mot sur la scénographie de Philip Bussmann, qui proposait à Genève une plaisante construction de bois tournant sur elle-même, façon tour de Babel. L’abus de lumières latérales et une certaine paresse de mise en scène rendait malheureusement décorative cette installation sortie d’un album de Schuiten et Peeters. L’enlèvement tenté par Perceval et son équipe ne fut qu’une alerte.

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