« Mon coeur n’appartient pas à un lieu »

Worlds, a Canaan-Futuristic Song Cycle
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Assis simplement en cercle autour d’elle, on pourrait croire à une réunion des alcooliques anonymes : même neutralité du lieu, si ce n’est deux éléments scénographiques qui nous rattachent à une scène putative, un néon jaune aux lettres mystérieuses et une toute petite maquette de ce cercle de chaises bleues, comme la vision concrète du monde avant notre colonisation. Car le solo vocal d’Ana Wild, performeuse tel-avivienne, est une invitation au voyage qui s’ancre loin dans le temps et profond dans le sol.

Un courant de pensée surprenant a laissé ses traces dans le travail de cette jeune femme comme dans une grande partie de l’intelligentsia israélienne : le “canaanisme”. Cette doctrine, née dans les années 1920, promeut un retour au fonds sémitique de la haute Antiquité dont le judaïsme auraient séparé les Hébreux et auquel il faudrait revenir, en une sorte de “naturalisation” explicitement païenne des Juifs pré-judaïque, pré-monothéïste. Saül Tchernikhovski (1875-1943)  sioniste convaincu, curieux de toutes les littératures européennes, est le plus grand poète hébreu de ce début du XXe siècle et se fera le chantre des traditions ancestrales, sans jamais tomber dans les eaux trop claires de l’orthopraxie juive. Se définissant comme un « Athénien hébreu », épris de beauté, de sensualité et de joie de vivre, son poème « Face à une statue d’Apollon » fit en son temps sensation et scandale. La célébration du dieu hellénique est surtout l’occasion de faire le procès du ritualisme juif, à ses yeux figé et stérile, et il influencera grandement en Palestine la pensée et l’idéologie du mouvement littéraire des Cananéens. Et voilà donc qu’Ana Wild, femme-orchestre version 2020, reprend le flambeau et découvre sous une forme performative le cœur des influences archaïques qu’elle a choisi comme matière textuelle. Puisque l’apport va être dense, elle présente en prélude la galerie de personnages à qui nous allons être confrontés. Épaulée par sa tablette magique, chaque entité est accompagnée d’un son caractéristique et cet attelage hétéroclite qui convoque entre autres, la déesse Anat, le cosmos et le chœur des sœurs de Jerusalem se mêlera en live pour progresser dans le récit des origines. Que ce soit en anglais, en hébreu ou en français, Ana chante-parle, s’extasie, nous permet d’accéder à sa tristesse, expose sa mélancolie et son cœur qui désire ardemment être chez lui ou qui interroge les ramifications de la techno-fertilité. Un maelström où la parole est redondante, hésitante, reflet des tensions séculaires irrésolues dont elle porte le fardeau et qui parvient à nous intégrer, témoins en éveil de ce bouillonnement.

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