by heart

(c) Magda Bizarro

Trois cageots de livres. Dix chaises. C’est tout ce dont a besoin Tiago Rodrigues pour faire du théâtre. Et quel théâtre. Rarement on a été si émus par un spectacle visiblement fait de bric et de broc, qui renvoie violemment Thomas Jolly dans ses buts en affirmant haut et fort que non, il n’y a pas besoin de budget pharaonique pour parler aux spectateurs.

« By Heart », c’est une déclaration d’amour à la littérature à travers le sonnet 30 de William Shakespeare, mais aussi à la grand-mère de Tiago Rodrigues, Candida, 93 printemps, passeuse de littérature de la famille. On craignait un peu, sur le papier, l’aspect participatif de la chose, la mode étant en ce moment de mettre à mal le spectateur, de le contraindre, de le pousser dans ses retranchements en lui faisant faire n’importe quoi (on ne citera pas de noms, tout le monde comprendra de qui on parle). Rien de tout ça ici. Les dix spectateurs montant sur scène sont volontaires. Et cela change tout. Les regards moqueurs deviennent admiratifs de ceux qui ont osé se lever pour faire partie de l’armée de Tiago Rodrigues, le « peloton 30 », en hommage aux pelotons de Farenheit 451, apprenant des livres par cœur pour ne pas laisser les textes mourir alors qu’on les brûle.

Entre deux vers du sonnet que le peloton apprend par cœur, Tiago Rodrigues retrace la carte de son territoire littéraire, laisse échapper au passage que la littérature peut être politique plus que n’importe quel discours, et raconte l’histoire de sa grand-mère, si émouvante qu’il serait criminel de la dévoiler à ceux qui iront voir la pièce. Dix chaises et son cœur en bandoulière. Voilà les seules armes de Tiago Rodrigues. On a la mauvaise habitude trouver les pièces trop longues, de regarder sa montre en soufflant en silence, et voilà que celle-ci est trop courte. On n’a pas envie que Rodrigues quitte la scène, on voudrait qu’il nous parle encore de sa grand-mère, de Shakespeare, de Steiner et de Pasternak. On voudrait se coucher dans le théâtre et qu’il nous raconte encore de belles histoires. On n’avait pas été aussi émus au théâtre depuis le dernier spectacle de Julien Cottereau.

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