Les mauvaises liaisons

Les Liaisons dangereuses
Par

© Brigitte Enguerand

© Brigitte Enguerand

Il ne suffit pas de se dire que Les Liaisons dangereuses est un classique de la littérature française pour supposer que le spectateur arrivera, devant la scène, empreint de toute la complexité du livre – si tant est qu’il l’ait lu. L’adaptation d’un roman épistolaire est forcément un pari en soi, et on ne peut attendre rien de moins qu’une relecture globale du superbe ouvrage de Laclos.

Ce qui nous est offert, au Théâtre de la ville, n’est pas même une pâle copie du livre mais tout simplement une lecture en contre-sens complet. Voici un roman dix-huitièmiste traité à la manière d’un vaudeville du XIXe, décousu et sans profondeur. Sur de fidèles et très beaux costumes du siècle des Lumières (Thibaut Welchlin) est plaqué un jeu scénique au ton décalé, qui s’étale avec ennui sur un décor gris, sans fond ni forme. Christine Letailleur (adaptation et scénographie) ne retient du texte originel qu’une lecture très pauvre de l’esprit libertin : au lieu de voir évoluer sur scène de véritables libertaires – d’esprit comme de mœurs – Merteuil et Valmont perdent toute profondeur de champ. Eux, personnages si complexes, parcourus d’émotions subtiles et jouant sans pareil avec la langue, ne sont plus que de simples personnages vaudevillesques. La pièce se construit sans prendre en compte l’ensemble des motivations qui animent la marquise et le vicomte, sensés être les superbes marionnettistes d’intrigues entremêlées, pourfendeurs du genre humain.

Très vite, tout semble s’emballer bien trop simplement. Le rythme inadapté travaille l’unique teinte du rire et de la légèreté, réduisant par là même la portée de l’œuvre. La vulgarité du personnage de la courtisane en est l’un des exemples. Les moments phares du texte sont ratés, comme projetés en creux au sein d’un amoncellement de cris ridicules, de situations stéréotypées et de jeu scénique trop convenu. Le medium que représente la relation épistolaire n’est pas traité avec une très grande inventivité, mais convie plutôt à une sorte de fourre-tout d’idées scéniques. Toutes les grandes lettres s’attardant sur des points précis de la morale ou de la société de l’Ancien Régime passent à la trappe, recouvertes du film comique voire grotesque qui recouvre l’ensemble de la pièce. On ne s’attache jamais correctement à quelque personnage que ce soit. Le public en vient à rire au moment du viol de Cécile de Volanges, traité aussi légèrement que le reste.

Le talent de Dominique Blanc (Merteuil) et Vincent Perez (Valmont), qui travaillent un ton sensuel et une prononciation parfaite, ne suffit pas à transcender les écueils de la mise en scène. La palette des émotions et des caractères des deux personnages est loin d’être creusée. À ce titre, il est inutile de parler des autres personnages, pourtant cruciaux dans la logique polyphonique du livre original.

La relation entre Tourvel (Julie Duchaussoy) et Valmont, manquée, court-circuite toute la fin de la pièce qui se recroqueville abruptement sur un ton tragique inattendu, au regard du traitement initial de l’œuvre. On ne peut croire à la « guerre » entre les deux personnages car l’orgueil et la cruauté de Merteuil ne furent démontrés que de manière superficielle. De la même manière, on ne put assister à une vraie épiphanie amoureuse entre Valmont et Tourvel, dont la séparation involontaire précipite ici le dénouement sans conviction.

Trois heures de relecture manquée. En un mot, préférez le film de Frears si vous n’avez pas assez de temps pour vous (re)plonger dans le roman.

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